La nouvelle mission d’Investissement Québec (IQ) de doubler les investissements étrangers dans les cinq prochaines années s’accompagne de craintes. Dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre, les entreprises d’ici qui offrent des emplois spécialisés et de haut niveau pourraient-elles voir leurs efforts de recrutement, de rétention et de croissance entravés par l’arrivée d’entreprises étrangères qui voudront grandir elles aussi ? 

Isabelle Massé Isabelle Massé
La Presse

« C’est une crainte qu’on a », répond Charles Deguire, président de Kinova.

L’entreprise, qui conçoit des bras robotisés dans les domaines médical et industriel, souhaite qu’IQ prône un équilibre entre des investissements dans la filiale d’une entreprise étrangère et dans une entreprise locale, par exemple. « On espère qu’Investissement Québec vise les bons objectifs », confie-t-il.

Comme il s’agit d’investissements faits dans une perspective de long terme, la question de pénurie de main-d’œuvre se pose avec moins d’acuité.

Hélène Bégin, économiste principale du Mouvement Desjardins

Il reste que pour ne pas désavantager les entreprises d’ici, il faut penser en amont, souligne la Chambre de commerce du Montréal métropolitain.

Il faut une coordination pour aller chercher des entreprises dans des secteurs stratégiques. « Je n’aime pas le mot crainte, admet toutefois Michel Leblanc, son président et chef de la direction. Là, on part un cercle vertueux. Il y aura des défis de recrutement et la solution sera d’investir. C’est clair que ça éveille la nécessité d’investir et d’accroître sa compétitivité. Avant, on embauchait quand on voulait croître. Là, les employés sont durs à trouver. On se demande alors : puis-je automatiser, robotiser ? »

Une bonne nouvelle

Kinova, qui compte plus de 200 employés, vit une croissance très forte de son chiffre d’affaires constitué à 90 % d’exportations. « L’ouverture vers des capitaux étrangers, ça nous ouvre des portes », observe Charles Deguire, qui comprend l’intérêt pour les entreprises de se tourner vers l’étranger et pour les gouvernements d’en attirer au Québec. 

« Cela dit, elles vont venir, qu’on leur donne ou pas de financement. Mais si elles bénéficient de subventions et d’avantages, ce sera mauvais pour l’écosystème. Il faut donner les mêmes avantages à toutes. Sensibiliser les entreprises étrangères à faire partie d’un écosystème est la bonne voie à suivre. Autrement, quand les subventions cessent, elles partent ! Elles doivent jouer selon les mêmes règles que nous. »

Il reste que Kinova estime que c’est une bonne nouvelle d’avoir plus de capitaux. Tout comme Manufacturiers et Exportateurs du Québec. « En région, quand une entreprise étrangère s’installe, on entend : “Ah non, elle va puiser dans mon bassin”, explique la PDG Véronique Proulx. Mais le gouvernement peut faire en sorte qu’il y ait moins d’impact. Une entreprise automatisée, par exemple, va avoir moins d’impact sur la main-d’œuvre et peut ultimement contribuer à l’effervescence du secteur, à la transformation de l’industrie. Elle donne le ton sur la chaîne d’approvisionnement. »

Dans ce cas-ci, nos PME performantes vont essayer de vendre aux étrangères des services et produits. On peut stimuler toute la chaîne.

Michel Leblanc

Manufacturiers et Exportateurs du Québec souhaite toutefois une « vision 360 » de la part du gouvernement Legault et de son ministre de l’Économie et de l’Innovation, Pierre Fitzgibbon, à qui La Presse n’a pu parler hier. 

« S’attaquer à la pénurie de main-d’œuvre passe par la robotisation et l’immigration, note Véronique Proulx. La préoccupation du milieu manufacturier est : comment faire pour livrer demain ? Il faut mettre de l’avant cette problématique. Car ultimement, ça fera en sorte que les entreprises étrangères hésiteront à s’installer ici, quand on sait que pour les attirer, elles regardent l’environnement fiscal et la disponibilité de la main-d’œuvre. »

« On doit continuer d’investir dans la rétention de la main-d’œuvre, le talent, ajoute Charles Deguire. Ça passe par le système d’éducation, les stages en entreprise. Je vais être encore plus excité d’entendre ce genre d’annonce ! »

Montréal International abonde dans le même sens. « On ne nie pas certaines difficultés de recrutement dans certains secteurs d’activités de l’économie montréalaise. C’est pourquoi on doit redoubler d’ardeur auprès des entreprises déjà établies à Montréal, mais aussi pour attirer de nouvelles entreprises de l’international vers Montréal », dit son économiste en chef et vice-président, communication marketing Christian Bernard. 

Selon lui, ça passe par « l’établissement et l’entretien de bonnes liaisons avec le secteur de l’enseignement supérieur dans la région de Montréal. Et, dans les secteurs technologiques surtout, pour faciliter leur participation à des missions de recrutement et d’embauche de talents spéciaux à l’étranger. »

— Avec Martin Vallières, La Presse

Des profits en hausse pour IQ

Investissement Québec (IQ) a obtenu un résultat net de 300 millions, en hausse de 13,6 % par rapport à l’exercice précédent, selon le rapport annuel publié hier. IQ, qui vient d’avoir le mandat de doubler les investissements étrangers au Québec d’ici cinq ans, a attiré 77 projets ayant représenté des investissements de 2,3 milliards en 2018-2019. « Forte de ces résultats, Investissement Québec est en bonne posture pour réaliser l’ambitieux plan du gouvernement du Québec pour la société », a souligné son nouveau président, Guy LeBlanc. Le rendement ajusté sur les capitaux propres a été de 8,6 %, en hausse de 3,3 points de pourcentage sur un an. Cette performance a contrebalancé une année difficile dans le secteur minier. La dotation aux pertes de crédit sur prêts est passée de 14 millions à 54 millions, une progression principalement liée au contexte difficile dans le secteur minier, explique IQ dans son rapport annuel. — D’après La Presse canadienne