Il manque 375 millions de dollars à Nemaska Lithium pour terminer son projet de mine et de transformation de lithium, réalisé à plus de 50 %. Déjà lourdement endettée, l’entreprise ne pourra probablement faire autrement que de frapper à nouveau à la porte de son principal actionnaire, le gouvernement du Québec.

Hélène Baril Hélène Baril
La Presse

« Nous n’avons pas reçu de demande encore. Si ça arrive, nous allons l’analyser », indique Mathieu St-Amand, porte-parole du ministre de l’Économie Pierre Fitzgibbon.

Québec a déjà investi 130 millions dans Nemaska Lithium, par l’entremise de ses entités Capital Mines Hydrocarbures (80 millions) et Ressources Québec (50 millions).

L’entreprise a dépensé 200 millions dans son projet, dont le coût total a maintenant grimpé de 1,1 à 1,5 milliard. Environ 60 % des travaux de la mine de spodumène Whabouchi, à la Baie-James, sont achevés. Les travaux d’ingénierie de l’usine sont exécutés à 50 %.

Les deux tiers du coût supplémentaire de 375 millions sont nécessaires pour continuer les travaux à l’usine de Shawinigan.

Ces travaux ont été stoppés pour limiter les dépenses en attendant de trouver une nouvelle source de fonds.

Nemaska a mandaté deux banques d’affaires pour la conseiller sur les options qui lui restent, qui ne semblent pas nombreuses : soit un refinancement coûteux, soit la vente de ses actifs en tout ou en partie.

Comme Stornoway, qui exploite la première mine de diamant du Québec, Nemaska Lithium est maintenant face à un mur. Comment un projet dans le marché si prometteur des batteries pour véhicules électriques peut-il avoir évolué ainsi ?

Un projet gonflé

Comme l’a souligné le président et chef de la direction Guy Bourassa, les dépassements de coûts sont fréquents dans les projets miniers. « On ne se tirera pas en bas du quai pour ça », a-t-il commenté publiquement.

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

Guy Bourassa, président et chef de la direction de Nemaska Lithium

Il reste qu’un dépassement de 375 millions sur un projet estimé à 1 milliard, c’est considérable. Sur une échelle de 1 à 10, le gestionnaire de portefeuille Carl Simard, de la firme financière Medici, évalue le risque du projet de Nemaska Lithium à 12 !

Il s’agit d’un projet ambitieux, estime Michel Jébrak, géologue et titulaire de la Chaire en entrepreneuriat minier UQAT-UQAM.

« Nemaska part d’un projet minier, qui a été élargi à une usine métallurgique, ça devient sans doute plus difficile. »

À l’origine, l’objectif de Nemaska Lithium était d’exploiter la mine de spodumène Whabouchi et de produire du concentré pour le vendre aux fabricants de batteries pour les véhicules électriques. Le projet a ensuite évolué vers la production d’un produit plus sophistiqué, l’hydroxyde de lithium, qui se vend plus cher, mais pour lequel il y a moins d’acheteurs.

Ce nouvel objectif a conduit Nemaska Lithium dans un tout autre univers. L’entreprise a développé un procédé novateur pour produire de l’hydroxyde de lithium, qui a été breveté. Une usine de deuxième transformation du spodumène qui utilisera ce procédé est en construction à Shawinigan, la première du genre à l’extérieur de la Chine.

Le risque a augmenté avec l’envergure du projet. La recherche de financement a été plus longue que prévu. Nemaska Lithium a fini par réunir le milliard qu’il lui fallait, mais à un coût élevé. Une partie de ce financement en obligations sur le marché américain lui coûte 11,25 % d’intérêt.

Phase cruciale

Contrairement à l’or ou aux autres métaux qui s’échangent sur les marchés, le lithium et ses dérivés se négocient en circuit fermé, entre producteurs et acheteurs. Le prix et la qualité du produit peuvent varier énormément. Le producteur doit donc faire la preuve de sa capacité à fournir un produit de qualité avant de pouvoir en produire en quantité commerciale. C’est dans cette phase cruciale de développement que se retrouve Nemaska Lithium.

« Cette évolution est caractéristique de tous les projets innovants », souligne Michel Jébrak.

« Adapter l’innovation initiale à la réalité du marché nécessite souvent, sinon toujours, des compétences et des capitaux que le premier promoteur doit acquérir. »

Est-ce que la direction actuelle de Nemaska Lithium a la compétence nécessaire pour mener à bien ce projet plus ambitieux que celui envisagé au départ ? Un analyste a posé la question au président Guy Bourassa lors de la conférence téléphonique convoquée pour annoncer le dépassement de coûts et le retard prévu dans l’achèvement du projet. « C’est une bonne question, a répondu M. Bourassa. Moi je pense que oui, mais la décision dépend de nos actionnaires et de notre conseil d’administration. ».

L’avenir de Nemaska Lithium

Des problèmes déterminés

S’il faut croire la direction de l’entreprise, les dépassements de coûts ne concernent ni le procédé de production ni l’équipement choisi. Ils sont le résultat du retard dans le bouclage du financement qui a forcé la réalisation de travaux en hiver, et de la rareté de la main-d’œuvre qui a obligé l’entreprise à recruter à l’extérieur de la région et à loger ces employés venus de l’extérieur.

Un marché en croissance

Le marché du lithium pour la fabrication de batteries est en forte croissance. La presque totalité de la production future de Nemaska Lithium est vendue ou promise à des clients comme LG Chem, Northvolt et Johnson Matthey. Il faut toutefois que la qualité promise soit au rendez-vous.

Un actif de qualité

Le gisement de spodumène exploité par Nemaska Lithium est abondant et de bonne qualité. La décision de produire de l’hydroxyde de lithium, à plus haute valeur ajoutée, est un avantage par rapport à la concurrence, notamment de l’Australie. L’entreprise prévoit produire 36 000 tonnes de qualité batterie annuellement et vise 30 % du marché mondial.

Un procédé qui doit faire ses preuves

Malgré des premiers résultats encourageants, le procédé mis au point par Nemaska Lithium pour produire de l’hydroxyde de lithium n’a pas encore été utilisé commercialement. « Il n’est pas certain que les résultats obtenus lors d’essais à petite échelle pourront être reproduits en quantités commerciales, ce qui pourrait avoir une incidence négative importante sur la capacité de transformation du projet commercial », prévient l’entreprise.

Une forte concurrence

La course au lithium est très compétitive et tout retard dans la mise en production commerciale pourrait hypothéquer la rentabilité de Nemaska Lithium. « Le marché du lithium est extrêmement compétitif, souligne le professeur Michel Jébrak. On tend à la formation d’oligopole pour dominer un marché en forte croissance parce que the winner takes all, ou en tout cas beaucoup. »

Un risque technologique

Les batteries au lithium-ion, qui sont la norme aujourd’hui dans l’industrie des véhicules électriques, sont une technologie déjà ancienne qui, selon beaucoup d’experts, laissera sa place à des produits plus performants, à base de titane ou de silicium. Est-ce que les batteries de la prochaine génération utiliseront autant de lithium ? Cela reste à voir.