Québec a annoncé hier que Mitsubishi s'installera à Boisbriand, créant une centaine de postes à la clé. Le gouvernement Legault accordera un prêt sans intérêt de 12 millions au géant de l'aéronautique.

Publié le 20 sept. 2019
Jean-François Codère
Jean-François Codère La Presse

L’implantation par Mitsubishi d’un nouveau centre d’ingénierie à Boisbriand est « une nouvelle extraordinaire » qui devrait permettre au Québec d’éviter un exode de cerveaux qui lui « aurait fait mal », selon la présidente-directrice générale d’Aéro Montréal, Suzanne Benoît.

Mitsubishi Aircraft a annoncé hier la création du Centre montréalais SpaceJet, qui devrait embaucher une centaine d’ingénieurs dès cette année et jusqu’à 250 à moyen terme. Son premier mandat sera de collaborer avec les deux autres centres d’ingénierie de l’entreprise, à Nagoya, au Japon, et en banlieue de Seattle, aux États-Unis, pour mener à bien la certification du premier appareil de l’entreprise, l’avion régional M90.

L’annonce libère l’industrie aéronautique québécoise d’une inquiétude qui planait depuis l’annonce par Bombardier, il y a environ un an, de la mise à pied de centaines d’ingénieurs, avec la fin du développement de deux importants nouveaux avions, le C Series et le Global 7500.

« On avait peur de perdre ces ingénieurs, qu’ils aillent dans d’autres secteurs industriels », raconte Mme Benoît.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Suzanne Benoît, présidente-directrice générale d’Aéro Montréal

On aurait perdu notre masse critique en ingénierie, et ça, ça nous aurait fait mal. Pour nous, c’est une nouvelle extraordinaire. Mitsubishi arrive ici en sauveur, d’une certaine façon.

Suzanne Benoît, présidente-directrice générale d’Aéro Montréal

Ce n’est pas qu’il n’y avait pas de demande pour les ingénieurs mis à pied par Bombardier, notamment chez les PME québécoises du secteur, reconnaissait-on hier dans l’entourage du ministre québécois de l’Économie, Pierre Fitzgibbon. C’est qu’après avoir travaillé à concevoir de nouveaux avions, la plupart de ces travailleurs de haut niveau n’étaient pas intéressés par ces emplois et cherchaient plutôt ailleurs.

Le chef du développement de Mitsubishi Aircraft, Alex Bellamy, lui-même un ancien dirigeant de la C Series à Mirabel, a d’ailleurs reconnu hier que son profil sur le réseau social LinkedIn avait « commencé à s’allumer comme un sapin de Noël » après l’annonce de Bombardier.

Travailleurs mobiles

Mitsubishi avait amorcé son recrutement chez Bombardier avant cette annonce, ce qui a d’ailleurs incité l’entreprise québécoise à déposer une poursuite contre la japonaise. Les procédures sont suspendues en attendant la conclusion de l’entente en vertu de laquelle Mitsubishi Heavy Industries, la société mère de Mitsubishi Aircraft, doit mettre la main sur le programme CRJ de Bombardier. Un règlement à l’amiable fera vraisemblablement partie de l’entente.

De 50 à 70 Québécois travaillent déjà pour Mitsubishi au Japon, a estimé hier M. Bellamy. Une partie d’entre eux devraient avoir l’occasion de rentrer à la maison.

Mitsubishi entend aussi muter à Boisbriand des employés japonais et américains et en attirer d’autres de partout dans le monde.

Mitsubishi a amorcé le développement de son avion régional il y a une dizaine d’années. Le premier modèle devait originalement être livré en 2013. Le programme a connu une crise importante il y a environ trois ans, quand on a constaté que l’avion ne pourrait jamais être certifié tel quel. D’importantes modifications devaient y être apportées, notamment en ce qui a trait au câblage.

De multiples embauches, notamment à la haute direction, ont permis de réanimer le patient, a indiqué M. Bellamy. Mais l’ouverture d’un bureau au Québec s’imposait dans une perspective à plus long terme où, après deux ou trois ans de travail à l’étranger, plusieurs de ces employés étaient tentés par un retour à la maison.

Ce premier modèle, le M90, doit maintenant être livré à son premier client, la japonaise ANA, quelque part en 2020. Sa certification suit son cours, le programme d’essais en vol étant complété à environ 40 % ou 50 %, selon M. Bellamy.

L’installation québécoise sera aussi appelée à travailler au développement du deuxième modèle, le M100, conçu spécialement pour le marché américain et dont la première livraison est prévue pour 2023. Un troisième modèle plus grand, le M200, est à l’étude.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, LA PRESSE

Hitoshi « Hank » Iwasa, président de Mitsubishi Aircraft en Amérique du Nord, en compagnie du premier ministre du Québec, François Legault

Une nouvelle forme d’aide aux entreprises

Québec va attribuer 12 millions de dollars d’aide financière à Mitsubishi Aircraft pour faciliter son implantation au Québec. La structure de ce prêt est inédite et a réjoui hier le premier ministre François Legault, qui souhaite en faire le premier d’une longue série.

Ce sont les « entrées de fonds additionnelles » chez Revenu Québec provenant du salaire des employés de Mitsubishi qui agiront à titre de remboursement, a fait valoir M. Legault.

C’est une nouvelle structure qu’on veut utiliser pour attirer des investissements au Québec.

François Legault, premier ministre

Concrètement, très peu, sinon aucun, des futurs employés de Mitsubishi sont actuellement sans emploi, ou du moins dans l’impossibilité d’en trouver un, l’industrie aéronautique étant aux prises, comme plusieurs autres, avec une pénurie de main-d’œuvre. L’entreprise tiendra d’ailleurs sa journée de recrutement demain, un samedi, signe qu’elle vise des travailleurs occupés durant la semaine.

Réévalué dans cinq ans

Leurs cotisations d’impôt ne seraient donc pas « nouvelles » pour Revenu Québec.

Le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, a néanmoins défendu cette façon de procéder, hier. La structure même du prêt fait en sorte que son extinction du prêt est conditionnel à la création d’un certain nombre d’emplois, a-t-il commencé par expliquer. Le bilan sera évalué dans cinq ans.

Si, dans cinq ans, l’entreprise a bel et bien créé les 250 emplois avancés, les 12 millions de dollars avancés par Québec représenteraient environ 6 % ou 7 % des salaires versés, a-t-il précisé.

Québec, a-t-on appris, a mené ses évaluations sur la base d’un salaire moyen d’environ 132 000 $ et estime que sa contribution ne représente approximativement que la moitié des impôts qu’il percevra en réalité.

M. Fitzgibbon a aussi souligné l’importance stratégique de l’arrivée de Mitsubishi, qui pourrait servir de « tremplin » à l’industrie aérospatiale québécoise, notamment pour attirer de nouveaux talents provenant de l’étranger ou pour favoriser les inscriptions aux programmes de formation correspondants.