Luc Jobin prend vendredi les rênes du Canadien National alors que l'entreprise montréalaise fait face à un ralentissement important de l'industrie ferroviaire.

Mis à jour le 1er juill. 2016
Sylvain Larocque LA PRESSE

L'été dernier, une rare maladie a frappé Claude Mongeau, qui dirigeait la Compagnie des chemins de fer nationaux du Canada depuis 2010. La tumeur à la gorge qui a changé sa vie a aussi contraint le CN à procéder à un changement de la garde alors que l'entreprise est confrontée à l'une des périodes les plus difficiles depuis sa privatisation, en 1995.

Lors de l'assemblée annuelle du CN à Montréal, en avril, M. Mongeau a communiqué tant bien que mal avec les actionnaires grâce à une prothèse vocale. Mais un mois et demi plus tard, il a annoncé qu'il allait se retirer de ses fonctions. « J'étais très heureux de reprendre la barre au début de l'année, mais je me suis peu à peu rendu compte qu'il est difficile de m'acquitter de fonctions aussi exigeantes en raison de mon nouvel état de laryngectomisé », a-t-il déclaré.

Claude Mongeau, 54 ans, travaillait au CN depuis 1994. C'est Michael Sabia, alors chef de la direction financière, qui l'avait recruté, se remémore Paul Tellier, PDG de l'entreprise de 1992 à 2002. « Quand Hunter Harrison m'a remplacé, il a amené la compagnie à un nouveau sommet, relate-t-il. Et lorsque Claude a pris le relais, il a continué à l'améliorer. » Sous la houlette de M. Mongeau, le CN est aussi devenu plus montréalais : près des trois quarts des hauts dirigeants de l'entreprise résident actuellement dans la métropole, contre à peine la moitié en 2009.

« On est portés à négliger l'importance du CN, qui a pourtant une activité nord-américaine, souligne M. Tellier. C'est très important pour Montréal, le Québec et le Canada. »

Le conseil d'administration a choisi à l'unanimité Luc Jobin, 57 ans, pour succéder à Claude Mongeau. Chef de la direction financière du CN depuis 2009, M. Jobin a auparavant occupé les fonctions de PDG d'Imperial Tobacco et de vice-président exécutif de Power Corporation. « Comme ça fait un bout de temps qu'il est dans l'équipe de direction, je suis convaincu que la transition va se faire de façon très souple », prédit Paul Tellier. Le nouveau PDG n'était pas disponible pour une entrevue.

Volumes en baisse

Le ralentissement qui touche les chemins de fer depuis l'année dernière mettra toutefois le nouveau PDG à rude épreuve. En raison principalement de la chute des cours des ressources naturelles, au premier chef le pétrole, les volumes de marchandises transportées par le CN ont reculé en 2015, une première depuis 2009. Plus de 2000 salariés ont été mis à pied et 20 % des locomotives ont été clouées au sol. Les analystes prévoient que les revenus et le bénéfice d'exploitation de l'entreprise reculeront cette année.

« Luc prend les commandes dans une conjoncture plus difficile que lorsque Claude et Hunter l'ont fait », note M. Tellier.

Pour l'analyste ferroviaire Anthony Hatch, de la firme new-yorkaise ABH Consulting, Paul Tellier et Hunter Harrison auront été ceux qui ont redressé le CN après des décennies de rendement terne comme société d'État fédérale. Quant à M. Mongeau, « il a mis l'accent sur le marketing », notamment en Asie, sans relâcher la maîtrise serrée des dépenses, résume M. Hatch.

Celui-ci croit que Luc Jobin sera à la hauteur. « Mais je suis un peu préoccupé par le fait que l'une des premières choses qu'il a dites publiquement, c'est qu'il voulait réduire les dépenses en immobilisations pour 2017 », affirme-t-il. La coupe pourrait atteindre 400 millions. Le spécialiste rappelle que Claude Mongeau s'était toujours fait un point d'honneur d'augmenter les investissements d'année en année même si les concurrents du CN mettaient la pédale douce à cet égard.

Anthony Hatch s'attend à ce que le CN continue d'avoir le dessus sur son grand rival, le Canadien Pacifique, en dépit du fait que l'entreprise de Calgary est désormais dirigée par Hunter Harrison. « Miser contre Hunter est insensé, mais il reste que le CN a un plus grand réseau et plus de potentiel de croissance que le CP », relève-t-il.

Le plus important, estime Paul Tellier, c'est que le CN demeure l'entreprise ferroviaire la mieux gérée en Amérique du Nord, même devant BNSF, le réseau acquis en 2010 par Berkshire Hathaway, le conglomérat du milliardaire Warren Buffet.

PHOTO RYAN REMIORZ, ARCHIVES PC

Claude Mongeau

Le CN en bref

Fondation : 1919

Salariés : 23 172

Revenus (2015) : 12,6 milliards

Premier actionnaire : Cascade Investment (Bill Gates), 12 %

Trois défis du CN

Le CN a aussi des défis à relever sur les plans social et communautaire.

Accidents

Depuis la tragédie de Lac-Mégantic, en 2013, l'opinion publique est plus sensible que jamais aux déraillements de train. « C'est la crainte d'un accident majeur qui m'empêchait de dormir pendant les 10 ans que j'ai été PDG du CN », confie Paul Tellier. L'entreprise soutient que ses investissements en sécurité ont permis de réduire la fréquence des accidents l'an dernier après une hausse en 2014.

Rigidité

On le voit dans plusieurs dossiers, qu'il s'agisse du projet de train vers l'aéroport, des droits de passage pour les citoyens ou des retards de VIA Rail causés par les convois de marchandises : les entreprises ferroviaires donnent souvent l'impression de privilégier leurs intérêts avant ceux de la société. Paul Tellier, qui garde des liens étroits avec le CN, assure que l'entreprise en fait beaucoup plus qu'auparavant sur le plan de l'acceptabilité sociale, notamment en communiquant davantage avec les municipalités.

Pont de Québec

Le litige qui oppose le CN à la Ville de Québec au sujet de la peinture du pont de Québec n'a pas contribué à améliorer l'image de l'entreprise. La rouille qui recouvre la structure ne porte aucunement atteinte à sa solidité, martèle le CN, qui a investi plus de 50 millions dans le pont de 1993 à 2013. « On ne peut pas commencer à peinturer des ponts pour des raisons esthétiques », tranche Paul Tellier, en notant qu'une grande partie des dommages a été causée par le sel de déglaçage.