Le mois dernier, le groupe de gens d'affaires oeuvrant au retour des Expos a publié une étude classant Montréal au 18e rang sur les 27 marchés du baseball majeur en matière de capacité d'acheter des billets. Sauf que l'étude n'a pas tenu compte du taux de change.

Mis à jour le 23 janv. 2019
Vincent Brousseau-Pouliot LA PRESSE

L'étude du Groupe de Montréal sur le retour des Expos comporte une erreur importante : elle n'a pas considéré le taux de change en comparant le revenu des Montréalais avec le revenu des résidants des autres marchés du baseball majeur aux États-Unis.

Selon trois économistes consultés par La Presse, il s'agit d'une erreur de base qui change les conclusions de l'étude. Résultat : au lieu d'être dans le peloton du milieu parmi les 27 marchés du baseball majeur (incluant Montréal), comme l'indique l'étude, la métropole passe à l'avant-dernier rang en tenant compte du taux de change. Seul Cleveland a un revenu médian des ménages plus faible que Montréal.

Et au lieu de pointer au deuxième rang parmi les six villes souhaitant potentiellement accueillir une équipe, elle arrive au dernier rang, selon les calculs de l'économiste Pierre Emmanuel Paradis effectués à la demande de La Presse.

Dans le cadre d'une comparaison avec des villes américaines, les économistes Pierre Emmanuel Paradis, Yves St-Maurice et Philip Merrigan, professeur à l'UQAM, estiment tous essentiel de calculer le revenu médian avec une monnaie commune - et donc de tenir compte du taux de change.

« C'est une erreur de base. Calculer le revenu médian dans deux devises différentes sans prendre en compte le taux de change, ce n'est pas donner l'heure juste. »

- Pierre Emmanuel Paradis, économiste et président d'AppEco, firme de consultation en économique appliquée

« C'est une erreur méthodologique grave. Dans toutes les comparaisons internationales, on doit utiliser le taux de change », dit l'économiste Yves St-Maurice, qui a été membre de la commission Godbout. 

« C'est évident qu'il faut que tu ajustes pour le taux de change », dit le professeur Philip Merrigan.

Le Groupe de Montréal, mené par l'homme d'affaires Stephen Bronfman, a préféré ne pas commenter l'étude, transmettant nos questions à la firme de consultants CSL, qui l'a réalisée.

Le Groupe de Montréal ne souhaite pas non plus rendre publique l'étude qu'il doit présenter au baseball majeur « au cours des prochains mois ». Il a seulement diffusé les conclusions de l'étude à la mi-décembre dans un communiqué de presse. « La conclusion de l'étude confirme que Montréal possède les caractéristiques de marché requises pour soutenir efficacement une équipe de la LMB à long terme », indiquait le Groupe de Montréal dans son communiqué.

Les explications de CSL

Conventions, Sports & Leisure International (CSL) explique ne pas avoir tenu compte du taux de change parce qu'elle voulait montrer « le pouvoir d'achat relatif » des Montréalais par rapport aux résidants des autres villes du baseball majeur.

« Les résidents de Montréal sont payés en dollars canadiens, les biens sont affichés en dollars canadiens, [...] les futurs billets de baseball seraient achetés en dollars canadiens. Le marché de Montréal serait pénalisé injustement [en appliquant le taux de change, car les Montréalais] [...] n'achèteront pas de billets en dollars américains », a indiqué par écrit la firme CSL. Elle précise avoir ajouté ces détails dans une note en bas de page du rapport remis au Groupe de Montréal.

CSL estime qu'appliquer le taux de change « ne refléterait pas la capacité du marché [de Montréal] à acheter des billets [...] en se basant sur notre expérience et notre expertise ». CSL donne l'exemple du revenu médian de New York et Los Angeles. Malgré un revenu médian moins élevé que dans d'autres villes américaines en tenant compte du coût de la vie, ces deux villes restent de vibrants marchés de baseball, fait valoir CSL.

Les trois économistes consultés par La Presse sont en désaccord avec les explications de la firme CSL. Selon eux, il faut toujours tenir compte du taux de change entre des villes de pays différents.

« Le baseball majeur, c'est une entreprise qui génère des revenus qui, peu importe le pays, sont calculés en dollars américains à la fin, dit l'économiste Pierre Emmanuel Paradis. Si tu as un pays moins riche, peut-être que tes citoyens ont un même niveau de vie que les Américains, mais tu dois générer assez d'argent en dollars américains pour soutenir une équipe. »

Un exemple pour illustrer l'importance de tenir compte du taux de change ? Ajoutons le Japon à la liste des marchés du baseball majeur. Au Japon, un ménage sur le marché du travail gagne en moyenne 5,6 millions de yens par an. Si on ne tient pas compte du taux de change, le Japon arriverait très loin au premier rang selon la méthode de CSL : le marché le plus riche du baseball majeur, San Francisco/Oakland, a un revenu médian par ménage de 96 677 $US. Mais en tenant compte du taux de change, un ménage du Japon gagne environ 51 874 $US par an pour 2016, ce qui lui donnerait le 24e rang du classement du baseball majeur.

L'étude du Groupe de Montréal a mesuré quatre indicateurs : le revenu médian des ménages, la population, la taille du marché télévisuel et le nombre de sociétés avec au moins 5 millions de revenus et au moins 25 employés. Pour calculer les 5 millions en revenus des sociétés, la firme CSL a utilisé un taux de change pour les villes canadiennes.

Dans l'étude du Groupe de Montréal, parmi les 27 villes du baseball majeur, Montréal arrive au 15rang pour la population, au 12rang pour le marché télé et au 19rang pour le nombre de sociétés. Parmi les six villes potentielles, Montréal se classe au 1er rang pour la population, le marché télé et le nombre de sociétés.

L'étude de CSL pour le Groupe de Montréal comprenait aussi un sondage en ligne, des entrevues avec des chefs d'entreprise de Montréal, et des groupes de discussion avec des amateurs de baseball.

Montréal, 21e pour le PIB

Dans son étude pour le Groupe de Montréal, la firme CSL n'a pas inclus la taille de l'économie (le produit intérieur brut, ou PIB) parmi ses critères. CSL explique qu'elle voulait mesurer la « capacité » des Montréalais d'acheter des billets de baseball plutôt que « la santé de l'économie locale ».

L'économiste Pierre Emmanuel Paradis s'explique mal cette décision. « C'est un choix méthodologique, dit-il. Personnellement, je trouve que c'est une omission. Le PIB est l'un des meilleurs indicateurs, sinon le meilleur indicateur, pour mesurer la force économique d'une région. »

Où se situe donc la taille de l'économie de la région de Montréal parmi les 27 régions métropolitaines où l'on retrouve du baseball majeur ? Au 21rang, selon les calculs que l'économiste Pierre Emmanuel Paradis a faits à la demande de La Presse. Parmi les six villes potentielles souhaitant accueillir une équipe de baseball, Montréal arrive au troisième rang, derrière Charlotte en Caroline du Nord et Portland en Oregon.

Pour calculer les PIB des 27 marchés du baseball majeur et des six villes potentielles, M. Paradis a tenu compte du taux de change pour Montréal et Toronto.