Embaucher un employé dont personne ne veut, le former et finalement se le faire voler par la concurrence. Pour une entreprise d'insertion, c'est ce qu'on appelle un succès éclatant.

Marc Tison LA PRESSE

«Plutôt que de choisir la meilleure personne, j'embauche celle dont les autres entreprises ne veulent pas. Plutôt que de lui donner un apprentissage précis, j'essaie de lui donner le plus de capacités possible. Et le jour où elle devient productive, je l'offre à la concurrence. C'est correct, c'est la mécanique.»

Et c'est ce qui s'appelle une entreprise d'insertion.

Richard Gravel, qui fait cette description colorée mais juste, est directeur général du Collectif des entreprises d'insertion du Québec. Il parle en connaissance de cause: il en a fondé et dirigé une pendant plus de 10 ans.

Les entreprises d'insertion ont pour mission de donner aux sans-emploi une formation professionnelle et sociale qui leur donnera suffisamment de compétences et de confiance pour s'intégrer dans un milieu de travail. «Ce programme s'adresse aux personnes fortement éloignées du marché du travail, décrit Chantale Rhéaume, porte-parole d'Emploi-Québec. Il s'agit de les remettre en mouvement.» Les participants sont engagés pour une durée moyenne de 27 semaines et sont rémunérés. Tous sont volontaires.

L'administration et la production sont financées avec les revenus dits «autogénérés», c'est-à-dire provenant des activités d'affaires de l'entreprise. Les employés permanents et les formateurs sont en partie rémunérés par le programme d'Emploi-Québec, tout comme l'équipe d'intervention psychosociale.

Pour l'année financière 2009-2010, Emploi-Québec a reconnu et financé 52 entreprises dans 13 régions, pour un investissement total de 41,5 millions.

Quels sont les grands succès? La réponse de Richard Gravel replace ces entreprises dans leur propre perspective: sur les 3000 personnes qui participent au programme chaque année, on estime que 75% trouvent un emploi ou retournent aux études. «On travaille à la source de l'élimination de la pauvreté», souligne-t-il.

Des succès d'entreprises, il y en a pourtant, ne serait-ce que sur le plan de la durée. La plus âgée existe depuis 1982. Une infime minorité a fermé ses portes - peut-être deux fermetures, indique Richard Gravel, qui creuse sa mémoire pour les retrouver. Une des entreprises les plus connues, Renaissance, vient d'ouvrir son 10e magasin Fripe-Prix.

Malheureusement, les compétences acquises par les participants sont rarement sanctionnées. «Le plus gros défi des prochaines années sera la reconnaissance des compétences par les commissions scolaires», soutient Stéphanie Guérette, agente de développement en communication au Collectif.

Un exemple positif

Économiste et professeure à l'École des affaires publiques et communautaires de l'Université Concordia, Margie Mendell visite fréquemment des entreprises d'insertion avec ses étudiants ou des visiteurs étrangers. Le modèle québécois d'entreprise d'insertion est à peu près unique en Amérique du Nord.

«C'est un exemple très important d'une politique publique productive, dit-elle. Pour le gouvernement, il s'agit d'un investissement et non d'une dépense.»

Outre leur vocation sociale, ces entreprises à but non lucratif offrent des produits ou services qui doivent être à la hauteur de la concurrence.

Leurs objectifs divergents et l'engagement qu'elles exigent de leurs dirigeants et formateurs peuvent imposer un lourd tribut émotif. «À Québec, la directrice d'un traiteur a fait un burn-out parce que le soutien psychosocial devenait trop lourd, relate Mme Mendell. Les conditions de vie des gens se dégradaient et c'était difficile à gérer.»

Elle estime par ailleurs que pour plusieurs participants, une formation de six mois est insuffisante, notamment pour le soutien psychosocial et l'apprentissage des relations en emploi. Par comparaison, en Europe, ce passage accompagné peut s'étirer jusqu'à deux ans.

Elle souhaiterait également que les entreprises suivent systématiquement le parcours des participants dans les deux années suivant leur formation. «Sont-ils encore sur le marché du travail après deux ans? Il est important de le savoir.»

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Les entreprises d'insertion en quelques chiffres

52 entreprises d'insertion dans 13 régions du Québec

- En 2009-2010, Emploi-Québec y a consacré un investissement de 41,5 millions

- Plus de 3000 personnes formées chaque année

- 71% des travailleurs en formation ont de 16 à 35 ans

- Un taux d'insertion en emploi ou de retour à l'école de 71%

- 870 employés permanents

- Plus de 35 millions générés par la vente de produits et services

- Plus de 78 millions de chiffre d'affaires global

Sources: Collectif des entreprises d'insertion du Québec et Emploi-Québec