Ottawa s'attend à ce qu'un Européen soit nommé à la tête du Fonds monétaire international pour succéder à Dominique Strauss-Kahn, a appris La Presse Affaires.

Mis à jour le 20 mai 2011
Vincent Brousseau-Pouliot LA PRESSE

Selon des sources gouvernementales, le fédéral ne se fait pas d'illusions sur les chances du gouverneur de la Banque du Canada, Mark Carney, d'être nommé à la tête du FMI, et ce, bien que le premier ministre Stephen Harper ait vanté mercredi son «travail formidable».

Ottawa s'attend plutôt à ce que les pays membres du FMI reconduisent un Européen à sa tête, une tradition datant des débuts de l'organisme en 1945. La candidature européenne la plus solide pour prendre la tête du FMI est celle de la ministre des Finances de la France, Christine Lagarde, qui a reçu hier les appuis officiels de l'Allemagne et de l'Italie.

Cette tradition de nommer un Européen à la tête du FMI agace plusieurs observateurs de la scène économique internationale, dont l'ancien premier ministre canadien Paul Martin, qui agit toujours comme conseiller auprès du FMI pour la région des Amériques.

«C'est une tradition vraiment dépassée depuis belle lurette. La direction du FMI à l'Europe ou de la Banque mondiale aux États-Unis ne devrait pas être quelque chose d'acquis. On devrait plutôt baser le choix sur le mérite des candidats. La loyauté du FMI ne devrait pas être à un pays ou à un continent, mais à l'institution, et dans le cas du FMI à l'économie mondiale», a dit Paul Martin en entrevue à La Presse Affaires.

M. Martin s'offusque quand il entend certains dirigeants européens, comme la chancelière allemande Angela Merkel, invoquer la crise financière en Europe pour justifier que le prochain directeur général du FMI soit européen. «On peut argumenter très fort que c'est justement parce que la crise est en Europe qu'on doit nommer quelqu'un d'autre (à l'extérieur de l'Europe). Lorsque nous avons eu des crises économiques en Amérique latine et en Asie, personne ne disait que le directeur du FMI devait venir de ces régions-là. Les candidatures doivent être évaluées au mérite, car le FMI est trop important.»

Comme candidatures canadiennes, Paul Martin suggère l'actuel gouverneur de la Banque du Canada, Mark Carney, et son prédécesseur David Dodge. «Le Canada a depuis longtemps joué un rôle très important à l'intérieur d'institutions comme le FMI», dit Paul Martin.

Prudence

Outre les candidatures canadiennes, Paul Martin n'a pas voulu se commettre sur les autres prétendants à la succession de Dominique Strauss-Kahn. En plus de la ministre française Christine Lagarde, qui est la favorite de l'Europe, l'économiste turc Kemal Dervis, l'économiste indien Montek Singh Ahluwalia et le ministre singapourien des Finances Tharman Shanmugaratnam sont aussi sur les rangs. «Ce sont toutes des personnes valables, dit Paul Martin. Je n'ai rien contre une candidature européenne. Je dis seulement que ça doit se jouer au mérite. Il y a aussi d'excellents candidats au Canada, en Amérique latine, en Asie, en Afrique comme celle de Trevor Manuel.»

Le gouvernement Harper n'a pas voulu indiquer hier s'il voulait mettre fin au règne européen à la tête du FMI. «Nous discutons des prochaines étapes avec les autres membres du FMI», a dit Mary Ann Dewey-Plante, porte-parole du ministre fédéral des Finances, Jim Flaherty.

Même son de cloche à Washington, où le secrétaire du Trésor Tim Geithner n'a pas voulu faire de commentaires sur la possibilité de mettre fin au règne des Européens à la tête du FMI. Il a seulement souhaité bonne chance au directeur général par intérim du FMI, l'économiste américain John Lipsky. «Il amènera du leadership, de la compétence et de l'expérience à un moment critique pour l'économie mondiale. Nous voulons un processus ouvert qui mènera à la nomination rapide d'un successeur», a dit Tim Geithner par voie de communiqué.

En vertu de leur entente tacite avec l'Europe, les États-Unis obtiennent toujours le poste de numéro deux du FMI et celui de président de la Banque mondiale. Le mandat de l'actuel président de la Banque mondiale, Robert Zoellick, ancien numéro deux du département d'État sous l'administration de George W. Bush, se termine en 2012.