Empêtrés dans une crise financière qui menace de déstabiliser toute l'Europe, les Irlandais devront se résigner à payer plus d'impôt et à recevoir moins de services gouvernementaux, estiment trois anciens ministres des Finances du Québec contactés par La Presse Affaires. Selon eux, le gouvernement du «Tigre celtique» devra faire des choix douloureux pour remettre le pays sur le chemin de la prospérité.

Publié le 17 nov. 2010
Martin Croteau LA PRESSE

Les ministres des Finances des 16 pays de la zone euro se sont réunis à Bruxelles, hier, pour discuter d'un projet d'aide aux banques irlandaises. Le premier ministre du pays, Bill Cowen, est pressé d'accepter un plan de sauvetage extérieur. Mais il a réaffirmé hier que l'Irlande n'en a pas réclamé.

Aide extérieure ou pas, le gouvernement irlandais doit à tout prix assainir ses finances, tranchent Monique Jérôme-Forget, Bernard Landry et Michel Audet, trois anciens ministres québécois des Finances.

«Ça ne doit pas être drôle d'être ministre des Finances en Irlande, confie Monique Jérôme-Forget, qui a été la grande argentière du gouvernement Charest de 2007 à 2009. Il ne doit pas dormir beaucoup la nuit.»

Lorsque la débâcle des PCAA (papiers commerciaux adossés à des actifs) a provoqué une crise des liquidités au Québec, en 2007, Mme Jérôme-Forget a pris l'habitude de rencontrer les hauts dirigeants du secteur financier chaque semaine afin de discuter des gestes à faire. L'objectif était de dénouer la crise pour éviter qu'elle ne dégénère.

En Irlande, on est bien au-delà de cette phase, convient Mme Jérôme-Forget. Selon elle, la crise a atteint une telle ampleur que le ministre des Finances de l'Irlande doit maintenant discuter avec ses homologues européens pour éviter que d'autres pays soient entraînés dans son sillage.

En septembre 2008, le gouvernement irlandais s'est porté garant des dépôts et de presque tous les titres de dette des banques. Comme celles-ci avaient multiplié les prêts douteux, l'État se retrouve maintenant avec un déficit qui atteint 32% du produit intérieur brut (PIB). En guise de comparaison, le déficit annoncé par Ottawa dans son dernier budget équivaut à un peu plus de 3,5% du PIB.

Dans ces circonstances, tous les emprunts du gouvernement sont frappés de taux d'intérêt plus élevés. Résultat: les services à la population comme la santé et l'éducation coûtent toujours plus cher. Et le déficit ne fait qu'augmenter.

Ce cycle, Bernard Landry le connaît bien. Il était ministre du Développement économique sous René Lévesque pendant la récession de 1981-1982. Le gouvernement s'est alors retrouvé face à une impasse budgétaire de 700 millions de dollars, tandis que le taux de chômage doublait et les taux d'intérêt hypothécaires dépassaient 20%.

Craignant de voir la cote de crédit du Québec revue à la baisse, le ministre des Finances de l'époque, Jacques Parizeau, a été forcé de réduire les salaires des fonctionnaires de 21% pour les trois premiers mois de 1983.

À cette époque, relate M. Landry, le gouvernement a multiplié les mesures pour stimuler l'économie. Mais, contrairement à l'Irlande, qui a consenti de généreux crédits d'impôt aux entreprises, il n'a jamais été question de priver l'État de revenus fiscaux.

«On a fait un activisme assez prudent parce que ça n'a pas diminué de façon permanente les revenus de l'État», explique-t-il.

Selon lui, le gouvernement irlandais devra adopter une approche similaire à celle du gouvernement de Lucien Bouchard, dont il était ministre des Finances, pour éliminer le déficit dans les années 90. Il estime qu'un sommet qui réunit le gouvernement, le patronat et les syndicats permettra à tous les acteurs de l'économie d'aborder le problème de front.

«Dans un pays de cette échelle, la concertation est beaucoup plus facile: tout le monde se connaît, explique-t-il. Au Québec, tu réunis tout le monde autour de la table et tout le monde se tutoie.»

«Pas de solution facile», dit Audet

Malgré tout, l'Irlande devra prendre des décisions douloureuses pour éliminer son déficit et restaurer la confiance des marchés à son égard, affirme Michel Audet, qui a été ministre des Finances de Jean Charest de 2005 à 2007. «S'il y avait une solution facile, ça fait longtemps qu'ils l'auraient trouvée», résume-t-il.

La population irlandaise n'échappera pas à un régime d'austérité comme ceux qu'ont été forcées d'adopter la Grèce et l'Argentine, selon lui. Plus d'impôts, moins de services, le gouvernement n'a d'autre choix que d'augmenter ses revenus et de baisser ses dépenses. L'exemple de l'Irlande, dit-il, devrait d'ailleurs servir de leçon pour tous les autres pays.

«C'est une façon de préserver un système social que d'avoir des finances publiques saines.»