Léopold Beaulieu a toujours été convaincu qu’une économie diversifiée devait reposer sur un équilibre entre les entreprises à capital-actions et les sociétés coopératives et mutuelles. C’est ce qui l’a amené à devenir, en 1971, le premier directeur général de la Caisse d’économie solidaire Desjardins et, en 1996, le PDG-fondateur de Fondaction. À 73 ans, celui qui a mis le développement durable au cœur de la mission d’investissement du fonds de travailleurs de la CSN est prêt à passer le flambeau et nous raconte son parcours.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

Q. Vous avez annoncé en septembre dernier que vous alliez quitter votre poste à la direction de Fondaction que vous avez occupé depuis sa création, il y a 23 ans. Êtes-vous satisfait de la trajectoire que le fonds et vous avez suivie ?

R. Oui, absolument. La trajectoire qu’on a suivie au cours des 20 dernières années est exactement celle que l’on souhaitait au départ. L’innovation a été à la base de la création de Fondaction et c’est encore l’innovation qui guide nos actions aujourd’hui. Le processus pour me trouver un successeur est en route. Un comité de sélection a été mis sur pied par le conseil d’administration, et je vais rester en poste jusqu’à ce que mon remplaçant soir nommé.

Q. Fondaction a mis le développement durable au cœur de son mandat d’investissement, bien avant que ce soit devenu un sujet à la mode comme c’est le cas aujourd’hui. C’est là-dessus que vous avez innové ?

R. Quand on a démarré Fondaction, on était un fonds d’épargne-retraite qui avait le mandat d’investir pour créer et maintenir des emplois dans des entreprises québécoises, mais dans une perspective de développement durable. C’était notre différenciation par rapport au Fonds de la FTQ, par exemple. Trois critères guidaient nos investissements. Il fallait évaluer l’impact économique de l’entreprise, savoir quel type de citoyen corporatif elle était, quels étaient ses rapports avec toutes ses parties prenantes, et enfin il fallait évaluer quel était son impact environnemental.

Q. Quel est le chemin parcouru depuis votre création en 1996 ?

R. Fondaction a été créé en janvier 1996. Notre première campagne de souscription a duré seulement cinq semaines. On a récolté 600 000 $ auprès de 4805 adhérents. En cinq semaines seulement. Aujourd’hui, Fondaction a plus de 170 000 adhérents et cumule un actif de plus de 2,2 milliards. On a des investissements dans 1200 entreprises québécoises et dans plusieurs fonds d’investissement spécialisés.

Q. Est-ce que vous privilégiez les investissements directs ou vous avez davantage recours aux fonds spécialisés ?

R. La loi sur le fonds de travailleurs nous oblige à investir 65 % de nos actifs directement dans des entreprises ou des fonds spécialisés. On investit la moitié dans les entreprises et l’autre dans des fonds spécialisés qui investissent directement dans des entreprises, mais conformément à nos valeurs de développement durable. On investit de façon prudente les 35 % restants de nos actifs dans les marchés financiers. Mais là encore, on le fait dans une perspective de développement durable. On a participé à la création d’un indice MSCI qui exclut les investissements dans les énergies fossiles et le charbon, ce qui nous a permis de réduire de 51 % notre empreinte carbone entre 2015 et 2018. On a été les premiers à acquérir des obligations vertes.

Q. Vous n’investissez pas que dans des entreprises. Vous êtes également très actif sur le marché du carbone ou dans les initiatives environnementales ?

R. Oui, on achète des crédits de carbone sur le marché via la Coop carbone que l’on revend par la suite. On est l’un des principaux partenaires du gouvernement québécois dans ce marché. On est beaucoup impliqués dans le complexe environnemental Saint-Michel, dans le développement de Technopole Angus, dans la restauration de terres contaminées dans l’est de Montréal.

Q. Les entreprises liées au développement durable ne sont pas en nombre infini. Comment faites-vous pour respecter ce volet de votre mandat ?

R. On investit aussi beaucoup dans les entreprises d’économie sociale. Cela fait aussi partie de notre mandat. Les entreprises d’économie sociale, des coopératives ou des mutuelles, représentent 30 % de nos investissements en entreprise contre 70 % dans des sociétés de capital-actions. Les entreprises d’économie sociale représentent 10 % du PIB québécois et 30 % de nos investissements, ce qui veut dire qu’on en fait trois fois plus et c’est pourquoi les épargnants obtiennent un crédit d’impôt additionnel de 30 % en achetant des parts de Fondaction.

Q. Cette priorisation des investissements dans des entreprises d’économie sociale ou dans des initiatives qui s’inscrivent dans une démarche de développement durable affecte-t-elle votre faculté à produire des rendements financiers ?

R. On a la même approche que les autres investisseurs en ce qui a trait à la rentabilité ou aux perspectives de rentabilité, sauf que nous, on est du capital patient, on investit dans une perspective de moyen et de long terme. On n’est pas là et on ne cherche pas le rendement éclair, et on n’est surtout pas aussi affectés par les récessions ou les risques de récession. Si les prix du pétrole s’effondrent, ça ne nous touche absolument pas, au contraire.

Q. Mais est-ce que le rendement est une préoccupation pour vos membres cotisants ou se contentent-ils du généreux crédit d’impôt qu’ils obtiennent en partant ?

R. Écoutez, nos rendements se comparent très bien à d’autres types de placement. On génère moins de rendement sur le court terme, mais on est moins volatils sur le long terme. Notre action a produit un rendement de 5,2 % sur les trois dernières années, sans tenir compte du rendement fiscal. Sur 10 ans, notre action a fait 3,1 %, mais si on combine l’effet du crédit d’impôt, le rendement obtenu est de 12,9 %.