Matthieu Courtecuisse a fondé il y a 20 ans Sia Partners, une société de services-conseils qui avait pour mission d’aider les entreprises à réaliser leur transformation. Depuis 10 ans, la firme s’est spécialisée dans la transformation impulsée par l’intelligence artificielle (IA) et compte aujourd’hui 1650 consultants répartis dans 26 bureaux et 16 pays, dont un pôle d’excellence en IA à Montréal. Le PDG nous fait part de ses observations sur les grands enjeux induits par la transformation numérique des entreprises et des organisations.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

Q. Vous vous définissez comme une firme de services-conseils 4.0. Qu’est-ce qui vous différencie des autres firmes de consultants qui accompagnent elles aussi les entreprises dans leur processus de transformation numérique ?

R. Il y a 20 ans, quand j’ai fondé Sia Partners, je voyais bien qu’il y avait un besoin de spécialisation du métier de conseil. J’ai décidé de rendre beaucoup plus verticales nos approches avec les entreprises.

Puis le virage numérique nous a amenés à pousser plus loin notre spécialisation en intégrant l’intelligence artificielle à notre pratique. On a créé un centre d’excellence en IA à Paris, puis on en a ouvert un il y a deux ans à Montréal et un autre à Amsterdam. On a une centaine de spécialistes dans le domaine de l’intelligence artificielle et on prévoit doubler ce nombre rapidement.

Q. Comment ces spécialistes de l’IA interviennent-ils dans le processus de transformation numérique des entreprises qui font affaire avec Sia Partners ?

R. On a développé une soixantaine de robots qui nous permettent de transformer nos activités classiques de consultants. Par exemple, on peut aider des sociétés du secteur de l’assurance à construire des tarifs qui sont calqués sur ceux pratiqués par les meilleurs joueurs du secteur.

Nos robots peuvent faire des enquêtes massifiées sur les leaders de l’industrie. On peut le faire dans le secteur hôtelier en identifiant en temps réel les tarifs des chaînes concurrentes.

On a la même approche dans le secteur industriel, où on peut, grâce à des capteurs de défaillances matérielles, prédire les flux de volumes dans les ateliers de réparation de nos clients. On le fait notamment avec les motoneiges de BRP.

Dans le domaine financier, on a des solutions génériques de marché, comme celle d’automatiser les suivis environnementaux des placements responsables de grands investisseurs comme Teachers’ ou BlackRock.

Cette activité représente déjà de 7 à 8 % de notre chiffre d’affaires, mais ce segment double chaque année. On pense que cela va rapidement représenter jusqu’à 40 % de nos revenus.

Q. Vous vous êtes implanté à Montréal il y a deux ans en vous associant avec la firme E3Services. Comment a évolué votre présence à Montréal depuis janvier 2018 ?

R. Nos activités se développent bien. On est passés de 40 à 80 consultants à notre bureau de Montréal et on a ouvert notre centre d’excellence en intelligence artificielle qui compte une dizaine de spécialistes et un laboratoire de fabrication qui a le mandat d’épauler tous nos clients nord-américains.

On a une quarantaine de clients au Québec, dont la Caisse de dépôt, Desjardins, la Banque Nationale, Hydro-Québec, Revenu Québec, les villes de Montréal et de Longueuil.

Le tiers de nos mandats vient du secteur public, un autre tiers du secteur industriel et enfin le tiers restant du secteur financier. On a aussi ouvert un bureau à Toronto, principalement actif dans le secteur financier.

Q. Votre principale place d’affaires est votre bureau de Paris qui a été particulièrement occupé avec le dossier du Brexit. Qu’en est-il aujourd’hui ? Est-ce que l’on anticipe maintenant davantage une sortie « soft » du Royaume-Uni de l’Union européenne ?

R. On ne le sait toujours pas. Mais la crise du Brexit a mobilisé durant deux ans beaucoup de nos effectifs, jusqu’à 70 spécialistes. Mais depuis le mois de février, tout s’est arrêté, on attend, on ne sait pas ce qui va arriver. En France, on se dit qu’on aura reconstruit la cathédrale Notre-Dame avant que le Brexit ait lieu…

Mais déjà, quelque 4000 emplois du secteur financier ont été déplacés de Londres vers Paris, Dublin, Francfort et même le Portugal.

La Banque HSBC prévoyait délocaliser à elle seule 1000 employés. Elle en a déplacé 100 en janvier, mais a arrêté le mouvement depuis. On reste en attente.

Q. Vous venez de publier, en septembre dernier, un livre qui s’intitule Le saut cognitif dans lequel vous expliquez comment l’intelligence artificielle change le monde. Vous vous inquiétez notamment de la place marginalisée que le français risque d’occuper dans la nouvelle réalité numérique. Quelles sont vos craintes à ce sujet ?

R. La place de la francophonie dans l’intelligence artificielle m’apparaît très problématique. Si vous utilisez l’application Siri en français ou en anglais, vous allez voir une grande différence de qualité. Même si Siri a été inventée par un Français, l’application fonctionne beaucoup mieux en anglais.

La spécificité de la langue française fait en sorte qu’il y a un facteur 10 de complexité par rapport à l’anglais. L’appréhension du prochain mot en français est 10 fois plus complexe que celui en anglais.

Les producteurs de technologies sont soit américains ou chinois. Quand viendra le temps de programmer les voitures connectées, beaucoup vont préférer le faire en anglais pour être certains de la fiabilité de la technologie.

Les gouvernements de la francophonie accordent beaucoup de subventions publiques pour développer l’imagerie médicale. Mais l’image d’un poumon reste un poumon, peu importe la langue.

Il faudrait davantage soutenir l’utilisation du français dans les applications interactives, comme celles des voitures connectées. Je ne pense pas qu’on va voir beaucoup de voitures connectées utiliser le polonais. C’est l’anglais et le chinois qui vont dominer.