À 71 ans, Lorne Trottier, cofondateur de la société de haute technologie Matrox et grand philanthrope montréalais, vient de réaliser la plus grosse transaction de toute sa vie en rachetant 50 % des actions que détenait son ex-associé, avec qui il était en perpétuelles disputes depuis maintenant 17 ans. Son ambition : créer la nouvelle Matrox 2.0 et relancer l’entreprise qui a toujours été profitable depuis sa création en 1976.


Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

Matrox s’est d’abord illustrée durant les années 80 en créant une interface de contrôle vidéo permettant d’afficher les données des satellites sur les mini-ordinateurs et en devenant le principal fournisseur technologique de l’armée américaine pour la formation de ses troupes.

Puis, dans les années 90, l’entreprise montréalaise est devenue une véritable star des technos en développant des cartes graphiques qui permettaient d’augmenter les images vidéo sur les écrans d’ordinateurs, une percée fondamentale dans le développement des jeux vidéo.

Depuis le début des années 2000, Matrox est devenue un leader dans l’informatique graphique, la vidéo et l’imagerie et dans la vision par machine (machine vision), mais c’est aussi à partir de 2002 que les relations entre les deux fondateurs de Matrox, Branislav Matic et Lorne Trottier, ont viré au cauchemar.

« On avait des différends sur le style de gestion, la direction que devait prendre l’entreprise, les investissements que l’on devait prioriser. Matrox est tout de même toujours restée rentable durant ces années, mais elle n’a jamais pu atteindre son plein potentiel », déplore Lorne Trottier.

En septembre dernier, après 17 ans d’incessantes disputes par personnes interposées — les deux hommes ne se parlaient plus… –, les cofondateurs se sont finalement entendus : Lorne Trottier a racheté le bloc de 50 % d’actions que détenait Branislav Matic pour un montant qu’il a été convenu de garder secret.

Compte tenu de la rentabilité passée de l’entreprise, Lorne Trottier a manifestement accepté de réaliser un investissement majeur pour reprendre le plein contrôle de Matrox, que l’on peut estimer à bien plus de 100 millions. 

À 71 ans, ne s’agit-il pas d’un pari audacieux ?

« C’est vrai que c’est audacieux. J’ai toujours cette passion pour la science et l’électronique depuis que j’ai l’âge de 11 ans. C’est la même passion qui m’anime à 71 ans. Je veux donner à Matrox et à nos 750 employés les meilleures possibilités de réussite.

« Un facteur important qui a motivé ma décision, c’est que j’ai obtenu l’appui de ma famille. Ma femme, mes deux filles, mes gendres et mes quatre petits-enfants m’ont appuyé dans ma démarche.

« Mon gendre m’épaule d’ailleurs depuis cinq ans, c’est mon principal collaborateur. Il a un MBA, mais c’est un geek comme moi. Il a fait ses premiers programmes informatiques à l’âge de 6 ans… », confesse Lorne Trottier.

Nouveau départ

Non seulement l’entrepreneur technologique réalise-t-il un investissement majeur en rachetant toutes les actions de Matrox, mais il compte aussi investir dans le développement de ses activités, ce qui a été passablement négligé dans le passé.

« J’ai l’intention d’investir dans l’immédiat pour pousser la croissance dans des marchés qu’on n’a pas pu poursuivre de façon aussi agressive qu’on aurait dû faire. Je veux aussi permettre à des collaborateurs-clés de devenir actionnaires de Matrox », indique Lorne Trottier.

Le PDG se donne cinq ans pour voir comment va se développer la suite des choses. Il n’exclut pas d’aller chercher du financement à l’extérieur, ni même d’avoir recours à un premier appel public à l’épargne s’il le juge opportun.

L’intelligence artificielle (IA) est au cœur des technologies que développe Matrox, que ce soit dans le domaine de la vision par machine ou de la vidéo graphique, où l’entreprise développe des logiciels qui permettent la surimpression de données sur les images. Lorne Trottier veut pousser plus loin l’utilisation de l’IA.

Dans le domaine de la vision par machine, nos logiciels et nos applications technologiques sont utilisés par les fabricants de tous les secteurs, que ce soit de la viande, des médicaments, des voitures, des planches de contre-plaqué.

Lorne Trottier

« On permet aux robots de voir et de détecter les anomalies. L’IA permet de réaliser davantage de tâches différenciées. Comme on le fait pour toutes les chaînes de montage de GM aux États-Unis où on peut fabriquer des pièces sur mesure.

« Dans le secteur audiovisuel, on assiste à la fin des gros et coûteux équipements dédiés. L’IA nous permet de rendre les équipements multitâches en intégrant plusieurs fonctions. On a plusieurs fronts sur lesquels on peut et on va développer », assure Lorne Trottier.

La fondation familiale

Si Lorne Trottier a décidé de réinvestir massivement dans le développement de Matrox, il n’entend pas réduire pour autant la fonction philanthropique que son rôle d’entrepreneur lui a permis de développer au fil des ans.

La Fondation Familiale Trottier a été créée au début des années 2000. Lorne Trottier s’est inspiré du modèle que les fondateurs de la société Hewlett-Packard avaient instauré à l’époque où il était étudiant en génie à McGill.

« J’ai pu aller à l’université parce que j’ai obtenu une bourse d’études et je me suis dit à l’époque que si, un jour, je réussissais, j’allais redonner à mon tour comme les fondateurs de H-P l’ont fait », explique Lorne Trottier.

Les deux dons les plus importants associés à la Fondation Familiale Trottier sont à ce jour les 22 millions à la faculté de génie de l’Université McGill pour la création d’un pavillon et d’une chaire de recherche et celui de 10 millions à Polytechnique Montréal pour la création d’un institut sur l’énergie.

À ce jour, la fondation Trottier a accordé plus de 120 millions en dons, incluant ceux qui ont été faits au CHUM, au CUSM et à l’Hôpital général du Lakeshore, à proximité des bureaux de Matrox situés à Dorval.

« Notre fondation est dotée d’un capital de 160 millions, et ce sont ma fille et mon gendre qui s’en occupent. Depuis quelques années, on a beaucoup supporté les initiatives liées aux changements climatiques », souligne Lorne Trottier.

Comme il est aussi passionné d’astrophysique, la fondation du scientifique a aussi appuyé financièrement le McGill Space Institute et l’IREX, l’Institut de recherche sur les exoplanètes de l’Université de Montréal.

« Le directeur de l’IREX, le professeur René Doyon, va bientôt être au centre de l’actualité avec le déploiement du télescope Webb. Ça va être excitant », prévient l’entrepreneur philanthrope.