Pierre Fitzgibbon semble être partout à la fois. Impliqué dans le sauvetage de la mine de diamants de Stornoway, en mode solution sur le développement du projet Nemaska Lithium, attentif au développement du projet de cimenterie à Port-Daniel, en veille constante sur l’avenir des activités aéronautiques de Bombardier, le ministre de l’Économie et de l’Innovation en mène large et nous explique où il veut aller dans la prochaine année.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

Vous êtes en poste depuis bientôt un an et vous avez profité d’une conjoncture pour le moins favorable avec une économie québécoise qui est parmi les plus robustes au pays et un taux de chômage jamais vu en quarante ans. Comment évaluez-vous la suite des choses ?

C’est vrai qu’on est privilégiés d’avoir une plateforme économique très saine et à cet égard on est redevable de la situation financière avantageuse que les libéraux nous ont léguée.

Malgré une situation économique très porteuse, on a cependant au Québec une certaine déficience par rapport à l’Ontario et aux États-Unis : le sous-investissement de nos entreprises dans les technologies de l’information et la numérisation de leurs processus industriels.

Si le premier ministre Legault a une obsession, qui est de réduire l’écart de richesse entre le Québec et l’Ontario, et même le reste du Canada, moi, mon obsession, c’est de réduire l’écart de productivité de nos entreprises québécoises par rapport à celles de l’Ontario et des États-Unis.

Ceci étant dit, il n’y a pas que la productivité qui menace la compétitivité de nos entreprises. La pénurie de main-d’œuvre est aussi devenue une vraie calamité pour quantité d’entre elles qui n’arrivent plus à répondre efficacement à la demande. Comment résoudre cette crise qui prend de l’ampleur ?

Cela fait partie des éléments qui m’apparaissent prioritaires. On doit réduire l’écart de productivité de nos entreprises pour qu’elles deviennent plus performantes dans un environnement qui deviendra plus hostile.

Mais avec la pénurie de main-d’œuvre, c’est vrai que notre croissance économique a atteint son plafond de verre. Et c’est pourquoi Investissement Québec a mis sur pied une structure financière pour permettre à nos PME d’investir dans les nouvelles technologies pour devenir plus productives.

On doit augmenter les investissements de nos entreprises et ça va être une mesure de notre bilan économique.

Parlons de la réforme d’Investissement Québec. Vous avez dégagé 1 milliard de fonds propres pour qu’Investissement Québec intervienne davantage dans les projets d’investissement des entreprises. Mais il y a beaucoup de propriétaires de PME qui ne souhaitent pas ouvrir leur actionnariat à du nouveau capital. Comment Investissement Québec peut-elle être efficace dans son mandat ?

J’ai demandé à Investissement Québec d’être plus agressive dans ses interventions avec les PME, et pas seulement sous forme de partenariat dans l’équité. On a aussi développé le concept des prêts-redevances.

Je suis prêt à financer 100 % des coûts d’un investissement en numérisation et à assumer une part du risque si le projet échoue. Si le projet réussit comme il devrait le faire, alors on se rembourse avec des redevances sur les bénéfices. On ne souhaite pas diluer les propriétaires d’entreprises.

On veut aussi les accompagner dans le développement de nouveaux marchés, notamment en Europe où il faut profiter de l’accord de libre-échange.

On étudie la possibilité d’établir un centre en France et un autre en Allemagne, où les PME pourraient avoir un pied à terre pour réaliser leur expansion en Europe. On fait ça avec nos gens des délégations.

On a intégré les CRIQ [Centre de recherche industrielle du Québec] de Montréal, Québec, Drummondville et Longueuil dans la structure d’Investissement Québec pour que nos PME puissent tester leurs projets d’innovation.

Je n’ai jamais reproché à Investissement Québec de faire ce qu’elle faisait, mais je lui ai reproché ce qu’elle ne faisait pas. Investissement Québec était une banque, il faut qu’elle fasse beaucoup plus que ça.

Vous voulez également qu’Investissement Québec réalise davantage de démarchage en vue d’amener plus d’investissements étrangers au Québec. Ne craignez-vous pas que ces nouveaux acteurs viennent cannibaliser des emplois spécialisés qui sont déjà rares au Québec ?

On veut aller chercher des investissements étrangers qui vont venir renforcer nos grappes existantes, bonifier nos grands secteurs industriels.

On a parlé beaucoup d’immigration pour combler nos besoins en main-d’œuvre, mais on doit d’abord investir pour garder chez nous les étudiants étrangers qui sont dans nos universités. Ils sont déjà intégrés.

On doit aussi mieux vendre nos écoles techniques. Je suis allé la semaine dernière au cégep de Saint-Laurent, qui a le seul programme de formation de spécialistes en traitement des eaux au Canada, et il n’y a que 20 étudiants inscrits. Même chose dans le secteur de l’aéronautique.

Vous avez dû intervenir dans le dossier Stornoway et vous êtes impliqué dans d’autres opérations de sauvetage, comme le projet Nemaska Lithium, affligé par les dépassements de coûts, ou la cimenterie McInnis. Jusqu’où êtes-vous prêt à aller pour sauver ces investissements ?

Dans le cas de Stornoway, il fallait restructurer le capital et libérer l’entreprise de ses charges financières jusqu’à ce que les prix du diamant se relèvent.

Pour ce qui est de Nemaska Lithium, je l’ai expliqué [la semaine dernière] : on veut développer cette filière. On va être très agressifs pour valoriser cette ressource-là et tenter d’implanter toute la chaîne de production, de l’extraction à la fabrication de batteries au lithium-ion.

[Tout récemment], le PDG d’Investissement Québec et moi, on a soupé avec le PDG de Pallinghurst [un groupe minier britannique qui doit investir jusqu’à 600 millions dans Nemaska Lithium] et il soutient notre stratégie de création d’une chaîne qui irait jusqu’à la fabrication de batteries.

Cela cadre tout à fait avec notre volonté de créer une économie qui doit nourrir l’environnement en tenant compte des changements climatiques, du recyclage et de l’électrification.

Pour ce qui est de la cimenterie McInnis, l’entreprise est encore au stade du démarrage de ses activités. D’ici l’an prochain, la production doit doubler et la cimenterie sera alors profitable.

Il faut comprendre que c’est la cimenterie la plus performante au monde. Une fois que la production sera optimale, ses dirigeants veulent s’attaquer à la réduction des émissions de GES et on va les accompagner dans ce processus.

Enfin, autre dossier qui a mobilisé beaucoup d’énergie au Québec au cours des dernières années, l’avenir de Bombardier Aéronautique. Est-ce que Bombardier devrait garder, selon vous, une participation dans le programme A220 pour sauvegarder l’expertise québécoise qui a permis le lancement de cette famille d’appareils très performante ?

Je ne pense pas que la structure de l’accord permette le maintien d’une coentreprise. Mais Bombardier doit maintenir sa relation avec Airbus, c’est un important fournisseur de l’A220 et elle doit le rester. Mais je pense qu’Airbus va certainement racheter Bombardier. Nous, on veut être rachetés, mais à un bon prix, que ce soit en 2023 ou un peu plus tard.

En fait, il faut travailler pour rendre Airbus le plus à l’aise possible au Québec parce que Mirabel pourrait devenir le deuxième Toulouse. Pour sa prochaine expansion, Airbus regarde du côté de Hambourg, mais pourrait décider de choisir Mirabel.

On a d’ailleurs aidé certains de ses fournisseurs québécois pour qu’ils deviennent plus efficaces. On veut établir une bonne relation qui sera profitable à long terme à toute la grappe de l’aéronautique.