Les spéculations dans l'industrie du bois d'oeuvre duraient depuis quelques jours et voilà que la nouvelle redoutée est tombée en fin de journée, lundi. Les Américains imposeront, encore une fois, une surtaxe sur le bois d'oeuvre canadien. En additionnant la première taxe frontalière imposée en avril dernier, les entreprises d'ici devront payer près de 30% de plus à l'exportation chez nos voisins du sud.

Audrey Ruel-Manseau LA PRESSE

«Il s'agit d'une taxe injuste et injustifiée qui affecte directement la compétitivité de l'industrie forestière et notre économie», a réagi le président-directeur général du Conseil de l'industrie forestière du Québec (CIFQ), André Tremblay.

Lundi, le département du Commerce américain (DoC) a annoncé l'ajout d'un droit préliminaire antidumping allant jusqu'à 7,72%. Ce droit vient s'ajouter au droit compensatoire imposé en avril dernier, variant de 13 à 20%, pour un total pouvant grimper jusqu'à 28%.

«Le taux, ça devrait être zéro. Point. Les modifications que nous avons faites à notre régime forestier et, bien sûr, la façon dont nous opérons ici, au Québec, devraient nous permettre d'avoir accès au marché américain dans la forme du libre-échange, sans aucune forme de restriction ni de quotas», a déclaré à La Presse le porte-parole de Produits forestiers Résolu, Karl Blackburn.

«Malheureusement, l'histoire nous a habitués à ce genre de conflits. On va faire face à la musique, mais comme l'a dit le premier ministre : "Si les Américains pensent qu'on va baisser les bras, ils vont voir que dans l'adversité, on va être résolus"», a-t-il ajouté.

Les droits compensatoires visent à contrebalancer ce que les États-Unis considèrent comme des subventions illégales au Canada, alors que les tarifs antidumping constituent une réplique à des prix de vente qui seraient inférieurs à ceux du marché.

Emplois en péril?

D'ici la prochaine année, les entreprises canadiennes verseront 1,7 milliard en droits compensateurs et antidumping, selon le Conference Board du Canada, dont 300 millions pour le Québec seulement.

«Des sommes importantes qui ne pourront être investies dans l'économie québécoise, que ce soit en équipements ou en salaires, et auxquelles s'ajouteront maintenant les effets d'une autre surtaxe déraisonnable», a souligné le Conseil de l'industrie forestière du Québec.

Chez Résolu, plus de 50% de la production est destinée au marché américain qui, en 2016, a importé pour 5,66 milliards US de bois d'oeuvre canadien. Au printemps, après l'imposition de la première surtaxe, l'entreprise avait annoncé plus tard qu'elle serait forcée de mettre à pied temporairement ou de repousser l'embauche de 1300 personnes. Qu'en sera-t-il cette fois-ci?

«Il est prématuré de parler de mises à pied, a répondu M. Blackburn. Ce sont les marchés qui déterminent la suite des choses. En avril, on a vécu l'incertitude et, finalement, les marchés se sont ajustés rapidement.»

En ce sens, alors que les rumeurs voulaient que le nouveau montant qui serait taxé aux entreprises canadiennes soit de 10%, le premier ministre du Québec s'est voulu rassurant, lundi matin.

«On l'a dit aux Américains que ce n'était pas justifié. Ils décident de quand même procéder comme ça. L'argent qu'on a mis de côté pour aider nos travailleurs est encore là et va servir à ça», a déclaré Philippe Couillard en mêlée de presse, rappelant que Québec et Ottawa avaient prévu respectivement 300 et 867 millions pour épauler l'industrie forestière.

«Je peux vous assurer que nous allons continuer à défendre vigoureusement les intérêts de l'industrie québécoise du bois d'oeuvre. Cette décision nous déçoit énormément. Au Québec, dans toutes les régions, ce sont 60 000 emplois qui sont touchés par ce conflit injuste», a réagi Luc Blanchette, ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs du Québec.

L'économie de plus de 220 municipalités québécoises est directement liée au secteur forestier. L'Union des municipalités du Québec, qui n'hésite pas à dire que «le conflit sur le bois d'oeuvre s'enlise», presse Ottawa d'en arriver à un accord avec Washington afin que le régime forestier québécois soit reconnu par les Américains.

Ottawa dénonce ces taxes abusives

«Nous poursuivrons nos efforts résolus pour maintenir le dialogue afin d'inciter nos homologues américains à renoncer à cette mesure commerciale abusive pour plutôt négocier une entente durable sur le bois d'oeuvre», ont assuré le ministre des Ressources naturelles du Canada, Jim Carr, et la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, dans une déclaration commune émise en soirée.

Les ministres ont qualifié les droits antidumping d'«injustes aux producteurs de bois d'oeuvre résineux du Canada» et de «droits punitifs [qui] reposent sur une logique bancale qui porte préjudice aux travailleurs, aux collectivités et aux consommateurs du Canada et des États-Unis».

Quelle est la suite?

«Bien que je demeure optimiste quant à la conclusion d'une entente négociée, jusqu'à ce que nous y parvenions, nous devons continuer d'imposer les droits compensatoires et antidumping pour défendre les entreprises américaines ainsi que leurs travailleurs», a indiqué le secrétaire américain au Commerce, Wilbur Ross, dans un communiqué.

Ces deux mesures se chevaucheront pour environ deux mois puisque le droit compensatoire annoncé en avril dernier est en vigueur jusqu'à la fin du mois d'août.

La position officielle du DoC sur le droit antidumping, elle, devrait être prise autour du 7 septembre, à moins d'une prolongation du délai. La mesure préliminaire pourrait donc se confirmer, mais devra ensuite être approuvée par la Commission du commerce international des États-Unis.

 - Avec La Presse Canadienne

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TAUX ANTIDUMPING : 



Canfor (Colombie-Britannique) 7,72% (total combiné : 27,98%)

Tolko (Colombie-Britannique) 7,53% (total : 27,03%)

West Fraser (Colombie-Britannique) 6,76% (total : 30,88%)

Produits forestiers Résolu (Québec) 4,59% (total : 17,41%)

Toutes les autres 6,87% (total : 26,75%)