Oklahoma City affiche le deuxième taux de chômage le plus bas aux États-Unis, à 6,4%. Les entreprises investissent encore des centaines de millions et continuent de créer des emplois payants ici. Portrait d'une ville où la crise semble avoir oublié de s'arrêter.

Publié le 18 sept. 2010
Maxime Bergeron LA PRESSE

Le campus de Chesapeake Energy est un véritable chantier. Au milieu des 12 bâtiments déjà existants, des pelles mécaniques creusent un immense trou dans la terre rougeâtre, où sera construit un stationnement souterrain de 400 places surmonté d'un champ d'entraînement sportif pour les employés.

Juste à côté, des ouvriers érigent un édifice de verre épuré pour loger des milliers de travailleurs supplémentaires. «On a présentement 3500 personnes sur le campus, mais une fois ces travaux terminés, on sera capable d'en accueillir 7000», dit Kip Welch, directeur du recrutement de ce producteur de gaz naturel installé dans une banlieue cossue d'Oklahoma City.

La visite de Chesapeake Energy rappelle les plus belles années de la bulle techno, quand les moindres désirs des travailleurs étaient comblés par leur patron. Ici, les employés bénéficient de trois restaurants gourmet, de médecins et dentistes sur place, d'un gym haut de gamme, d'un généreux programme de bonus. Sans compter une toute nouvelle garderie de 300 places et l'épicerie santé Whole Foods adjacente, qui logera sous peu dans des locaux appartenant à Chesapeake.

La récession, Oklahoma City semble l'avoir complètement évitée. La ville du Sud-Ouest des États-Unis affiche le deuxième taux de chômage le plus bas au pays parmi les agglomérations de plus d'un million d'habitants, à 6,4%. À peine plus que celui de la capitale nationale, Washington, où la forte présence de la fonction publique a sauvé les meubles. Les entreprises investissent des centaines de millions et continuent de créer des emplois payants ici.

«Si vous regardez l'horizon d'Oklahoma City en ce moment, vous verrez au moins 20 grues en action», lance avec une fierté non dissimulée Roy H. Williams, président de la Chambre de commerce locale.

Le bruit des marteaux piqueurs, en effet, est constant dans le centre-ville compact. Devon Corp., un autre producteur de gaz naturel, est en train d'y ériger le plus haut gratte-ciel présentement en construction aux États-Unis. Des dizaines d'ouvriers s'activent sous un soleil ardent pour construire ce mastodonte de 50 étages, évalué à 750 millions de dollars. Les 2000 employés du groupe seront centralisés dans la tour.

L'avionneur Boeing, de son côté, a annoncé le mois dernier le déplacement de 500 jobs de la Californie vers Oklahoma City en raison des coûts d'exploitation plus faibles, qui viendront renforcer le secteur florissant de l'aéronautique. Un déménagement qui survient peu après que l'American Automobile Association (AAA) ait choisi la ville pour installer son centre de service à la clientèle, créant du coup 815 postes.

Pourquoi un tel dynamisme, alors que le pays patauge dans le marasme de la Californie jusqu'au Michigan? Les racines de ce succès remontent au début des années 90, alors qu'Oklahoma City -et l'État en entier- vivaient une crise sans précédent.

À l'époque, la ville a subi coup sur coup plusieurs revers économiques de taille. Elle a notamment été écartée pour l'obtention d'un centre d'entretien de United Airlines, qui aurait généré des centaines d'emplois payants. Son centre-ville moribond, et son peu d'attraits en général, ont été blâmés. Oklahoma City était déprimante, moche. Aucune entreprise ne voulait s'y installer.

«Le maire et ses conseillers ont réalisé que la ville n'avait pas d'image dans l'esprit des gens, à l'exception de la comédie musicale du même nom, des cowboys, et des indiens», rappelle Chris Salyer, homme d'affaires local qui se promène dans une voyante Lamborghini jaune décapotable.

Découragés, mais déterminés à faire bouger les choses, les politiciens ont convaincu les citoyens de voter une hausse d'un cent de la taxe de vente. Avec les 356 millions recueillis, ils ont redéveloppé une ancienne zone industrielle -Bricktown-, devenue aujourd'hui le quartier le plus animé de la ville avec ses nombreux bars et restaurants et un stade de baseball où jouent les RedHawks.

Les travaux qui ont suivi l'attentat terroriste de 1995 ont accéléré la revitalisation de la ville, contribuant du coup à attirer de nouvelles industries et des milliards en investissements privés. Résultat: Oklahoma City a peu à peu réussi à diversifier son économie, jusqu'alors très dépendante de l'exploitation du pétrole et du gaz naturel, abondants dans son sous-sol.

Aujourd'hui, les ressources naturelles génèrent seulement 13,5% du produit métropolitain brut de la ville, selon les données de la Chambre de commerce. Le gouvernement compte pour 11%, le secteur financier, 10%, l'éducation et la santé, 10%, le commerce extérieur et les transports, 17%, les entreprises manufacturières, 10%, et la construction, un maigre 4,5%.

Bref, aucun secteur industriel ne domine l'économie locale. Rien à voir avec les Detroit, Las Vegas et Phoenix, plombés par la déroute de leurs principales industries, soit le secteur automobile, le jeu et l'immobilier.

Immobilier stable

Oklahoma City, justement, a su éviter les excès du boom de l'habitation de la dernière décennie. Les prix ont encaissé une petite baisse -temporaire- pendant la crise récente, et les saisies ont été rares. «Je ne connais personne dans mon entourage qui a eu des problèmes avec sa maison dans la région, comme on en a vu plein en Californie et dans d'autres États», observe Scott Booker, président de la toute nouvelle Academy of Contemporary Music dans Bricktown et gérant du groupe local The Flaming Lips.

Le conservatisme de la région -tant politique qu'immobilier- s'est avéré salutaire. «L'économie était tellement mauvaise dans les années 80 que les gens d'affaires d'ici ont appris des leçons importantes: il faut construire pour le présent plutôt que l'avenir, tant pour les maisons que les édifices à bureaux, souligne Roy H. Williams, de la Chambre de commerce. Nos banques ont appris à ne pas prêter aux spéculateurs.»

La municipalité vante l'abordabilité de son marché immobilier -la valeur médiane des maisons était de 127 000$US en juillet selon Zillow.com-, qui contribue à attirer de nouvelles entreprises. Mais de plus en plus, elle mise aussi sur la culture et le sport pour augmenter son pouvoir de séduction.

Oklahoma City s'est ainsi dotée en 2008 d'une équipe de basketball de la NBA, les SuperSonics de Seattle qui ont été relocalisés ici. Un point tournant pour l'image de l'agglomération de 1,2 million d'habitants, selon Ed Kelley, éditeur du quotidien The Oklahoman. «La chose qui vraiment mis Oklahoma City sur la mappe, c'est cette nouvelle équipe.»

La ville est aussi allée recruter l'an dernier à Los Angeles un nouveau directeur pour son ballet, qui a presque fermé ses portes il y a deux ans après 38 ans d'existence. John Krasno a de grandes ambitions pour l'institution -et pour sa cité d'adoption. «À part notre nouvelle équipe de la NBA, les productions de ballet qui seront montées ici constituent le moyen le plus économique de faire rayonner Oklahoma City partout dans le monde.»

Oklahoma City tiendra en outre une conférence internationale sur l'innovation et la créativité en novembre, qui attirera plus de 1200 personnes du secteur des arts, de la science et la culture. Une autre vitrine privilégiée pour montrer le dynamisme nouveau de la ville au reste du monde, croit l'organisatrice Susan McCalmont.

Malgré les nombreux projets et l'enthousiasme de la communauté d'affaires, tout n'est pas parfait. Hors du centre-ville, plusieurs locaux commerciaux demeurent vacants et donnent un air peu invitant à certains quartiers. Et à l'exception de quelques secteurs à la mode, comme Bircktown, la ville n'est pas des plus animées le soir, loin de là. Rien à voir avec New York, Chicago ou Miami.

Les jeunes rencontrés sur place affirment néanmoins se plaire beaucoup à Oklahoma City, et certains provenant de plus grandes villes songent même à déménager leurs pénates ici. C'est le cas de Jason Hakcenwerth, un artiste visuel de Manhattan qui réalise des sculptures géantes avec des ballons. Les faibles coûts de l'immobilier et l'insistance de ses nouveaux amis -très prompts à vendre leur ville- sont en train de le convaincre.

«Je ne veux pas dépenser des tonnes d'argent pour louer un espace à New York, c'est beaucoup moins cher ici, dit-il. J'y pense depuis un certain temps.»

D'autres entreprises suivront elles aussi ce raisonnement, espèrent les élus locaux.