Les chefs innus de la Côte-Nord tenteront aujourd'hui de convaincre une fois pour toutes le nouveau gouvernement de François Legault de la viabilité du projet controversé de parc éolien Apuiat. La Nation innue et son partenaire privé Boralex ont révélé à La Presse les arguments qu'ils feront valoir avec l'ultime espoir que le vent tourne en leur faveur.

Mis à jour le 29 nov. 2018
FANNY LÉVESQUE LA PRESSE

« Il n'y a aucune raison logique que ce projet-là n'ait pas lieu. » Le président de la société Apuiat et négociateur pour la Nation innue, Marc Genest, n'en démord pas : « Apuiat est un bon projet comme ce l'était avant l'élection et comme ça l'est encore aujourd'hui [...] On ne voit pas pourquoi on ne serait pas capables d'en convaincre le gouvernement. »

La tâche promet cependant d'être ardue puisque François Legault a déjà signalé qu'il ne donnerait pas le feu vert à la réalisation du projet, estimé à 600 millions d'investissements privés. Le grand patron d'Hydro-Québec Éric Martel a, pour sa part, répété à maintes reprises que le projet des Innus n'était pas rentable et qu'il entraînerait des pertes de 1,5 milliard sur 25 ans.

Une estimation que la Nation innue ne digère pas encore. « Ça suppose qu'Hydro-Québec ne revendra pas un sou de notre électricité pour les 25 prochaines années », dit M. Genest. Ce qui n'arrivera pas, assurent Boralex et la Nation innue en s'appuyant sur leur interprétation des données publiques de la société d'État.

Selon eux, l'argumentaire selon lequel Hydro-Québec n'aura pas besoin de cette nouvelle énergie à long terme parce qu'elle nage dans des surplus ne tient pas la route. « Les surplus d'électricité fondent à vue d'oeil et même qu'en 2024, il n'y en aura pratiquement plus », évalue le directeur du développement chez Boralex, Rafaël Bourrellis.

Boralex tient ces informations de la récente mise à jour du Plan d'approvisionnement 2017-2026 qu'Hydro-Québec a soumis à la Régie de l'énergie en novembre. En 2024, année où Apuiat pourrait entrer en production, la société d'État prévoit que ses surplus oscilleront autour de 2,5 térawattheures (TWh), alors qu'ils sont pour l'heure estimés à 10 TWh en 2019.

« Nous sommes convaincus qu'il n'y aura plus de surplus au moment où nous lancerons notre projet et c'est la base de notre persévérance », martèle M. Genest. Or, dès 2025, toujours selon les prévisions d'Hydro-Québec, les surplus remonteront, notamment en raison de la fin de contrats liant la société d'État à l'industrie des chaînes de blocs et des cryptomonnaies.

La Régie a par ailleurs autorisé provisoirement Hydro-Québec, à sa demande, à imposer un tarif « dissuasif » et certaines conditions aux acteurs de cette industrie pour assurer « la sécurité des approvisionnements en électricité dans un contexte particulier de demandes massives. » Pour Apuiat, c'est un autre exemple du fait qu'Hydro-Québec sous-estime ses besoins.

« Ce qu'on va défendre au gouvernement, c'est qu'Hydro-Québec donne publiquement juste une version, c'est-à-dire celle de son point de vue sur les surplus, alors qu'il va dire le contraire devant la Régie. [...] On se demande pourquoi Hydro-Québec s'acharne à ne pas vouloir signer notre projet », dit Marc Genest.

HYDRO-QUÉBEC PERSISTE ET SIGNE

Reste qu'Hydro-Québec persiste et signe : elle n'a pas besoin de cette nouvelle électricité. « Si tu rajoutes de l'éolien, tu enlèves de l'hydroélectrique parce que nous sommes en surplus et que nous ne sommes pas capables de sortir l'énergie sur les marchés d'exportation parce que nos lignes de transport sont saturées », explique le porte-parole Serge Abergel.

Il souligne également que les données présentées dans le Plan d'approvisionnement 2017-2026 concernent Hydro-Québec Distribution, qui alimente la clientèle du Québec. « Le distributeur est en surplus pour les 10 prochaines années. Oui, il y aura un peu moins de surplus en 2024, mais après ça va remonter, selon nos projections », nuance M. Abergel.

Il faut comprendre que le contrat d'Apuiat sera négocié avec Hydro-Québec Production, contrairement aux projets éoliens nés des 4000 mégawatts (MW) libérés par Québec dans sa Politique énergétique 2006-2015, qui concernaient Hydro-Québec Distribution. Les 200 MW d'Apuiat ont été les derniers cédés par Québec, de gré à gré, en décembre 2015.

PROJET « EXTRÊMEMENT COMPÉTITIF »

La production d'Apuiat doit donc être vouée aux marchés d'exportation, ce qui en fait un projet « distinct », assurent plutôt les Innus. Ils y voient là un avantage puisque Hydro-Québec pourrait toucher « des crédits verts » en vendant de l'énergie éolienne aux États-Unis. « Notre projet est extrêmement compétitif », assure Rafaël Bourrellis.

L'entente de principe conclue à la veille des élections provinciales, dans la foulée de la controverse, prévoit qu'Hydro-Québec payera 7 cents le kilowattheure pour acheter l'électricité d'Apuiat. Selon le tarif négocié, les Innus estiment qu'ils arriveront à dégager des revenus nets anticipés de 10 millions par année à verser aux neuf communautés.

« C'est un secret de polichinelle que Hydro-Québec n'a jamais voulu de notre projet et si ce n'était l'engagement du gouvernement québécois, il n'en ferait pas, d'éolien », lance sans réserve M. Genest. « Mais nous, on vous le confirme, nos modèles financiers prouvent hors de tout doute que ce projet-là est rentable pour la Nation innue. »

C'est la première fois que les chefs de la Nation innue pourront faire valoir leurs arguments au nouveau premier ministre. Une rencontre technique a eu lieu au début du mois avec les fonctionnaires de l'État et une autre avec le ministre de l'Énergie et des Ressources naturelles, Jonatan Julien, et sa collègue aux Affaires autochtones, Sylvie D'Amours.

L'ensemble des villes de la Côte-Nord appuie le projet Apuiat des Innus.

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APUIAT EN BREF

600 millions d'investissements privés

200 mégawatts de puissance

De 48 à 57 éoliennes

De 300 à 400 emplois (phase de construction)

15 emplois directs pour l'opération

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LES RETOMBÉES EN BREF

300 millions (50 % du projet) pour du contenu québécois

250 millions en revenus nets pour les communautés innues (sur 25 ans)

25 millions en redevances garanties pour le territoire de Port-Cartier et Uashat (sur 25 ans)

100 millions en retombées fiscales et parafiscales pour Québec

375 millions en dépenses de fonctionnement

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Pas d'impact sur les tarifs

Puisque Apuiat doit être négocié avec Hydro-Québec Production, le projet éolien des Innus ne pourra avoir d'incidence sur la facture du consommateur québécois. Le producteur n'est pas assujetti à la Loi sur la Régie de l'énergie, contrairement à Hydro-Québec Distribution. Si Apuiat n'était pas rentable, donc, il aurait plutôt un effet négatif sur le bénéfice de la société d'État. Selon nos informations, le projet Apuiat a été placé dans Hydro-Québec Production par Québec pour protéger les tarifs, mais aussi parce que le bloc a été cédé de gré à gré et non par l'entremise d'un appel de propositions.

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« Pas une fin de non-recevoir »

Bien que le grand patron Éric Martel ait réaffirmé publiquement la semaine dernière que le projet Apuiat n'était pas nécessaire, Hydro-Québec maintient « sa volonté » d'en arriver à une entente finale « acceptable » pour tous. « Nous sommes sensibles à cette réalité-là, que les communautés autochtones aient besoin de ces retombées. De notre côté, ce n'est pas une fin de non-recevoir et il y a une façon de trouver une entente gagnante pour tout le monde », assure le porte-parole Serge Abergel. Hydro-Québec indique par ailleurs qu'elle s'en remettra à la décision du gouvernement Legault.