Un géant encore plus grand et plus diversifié. C'est ce qui naîtra de l'acquisition par Loblaw (T.L) de Shoppers Drug Mart (Pharmaprix au Québec). Une mégatransaction de 12,4 milliards de dollars - la plus importante à ce jour dans le secteur du détail au Canada - qui ne sera pas sans conséquences, autant pour les consommateurs que pour les fournisseurs et les concurrents de l'industrie.

Marie-Eve Fournier LA PRESSE

«Les détaillants ne sont plus seulement en compétition contre des acteurs locaux, mais contre des multinatio-nales comme Walmart, Target et Costco. Et avec cette trans-action, Loblaw se positionne comme une entreprise plus forte pour leur faire face», analyse Kyle B. Murray, professeur et directeur de la School of Retailing de l'Université de l'Alberta.

Hier matin, Loblaw et Shoppers Drug Mart [[|ticker sym='T.SC'|]] ont annoncé «la conclusion d'un accord définitif» en vertu duquel Loblaw fera l'acquisition de toutes les actions ordinaires de la chaîne de pharmacies. En somme, l'offre (en actions et en espèces) s'élève à 61,54$ par action de Shoppers, ce qui représente une prime de 29% par rapport au prix des transactions récentes.

Galen Weston, président du conseil de Loblaw, a affirmé aux analystes que la croissance de Loblaw doit être basée «sur une vision combinant santé, mieux-être et nutrition», et que l'intégration de Shoppers Drug Mart est en «l'expression ultime». Aux journalistes, il a ajouté qu'en créant un "partenariat", les deux entreprises ontariennes «changeaient le paysage du secteur du détail au Canada».

Kyle B. Murray entrevoit aussi des bouleversements, puisque d'autres entreprises voudront unir leurs forces pour mieux tenir le coup, explique-t-il. Selon Jacques Nantel, professeur à HEC Montréal, une fusion entre les québécoises Jean Coutu et Metro est «un incontournable».

Sans nommer d'entreprises, M. Murray rappelle qu'il est toujours difficile d'être un acteur de taille moyenne, incapable d'offrir un service personnalisé comme les petits et d'investir autant que les grands dans son réseau de magasins et ses infrastructures.

Metro et Jean Coutu pourraient, au contraire, bénéficier de cette transaction, croit Christian Cloutier, gestionnaire de portefeuille chez Harris-Bolduc et ancien employé au service de la comptabilité chez Provigo. Il craint que Loblaw ne fasse «les mêmes dégâts avec Shoppers qu'avec Provigo».

«Jean Coutu s'adapte mieux aux changements, et Metro a une équipe de direction plus forte, dit-il. La mission de Loblaw est de vendre de la nourriture, et ils en sont incapables. Ils ne font que fermer des magasins. À mon avis, Pharmaprix pourrait devenir un magasin général qui ne fonctionne pas.»

Invités à commenter l'impact de la transaction sur leurs activités et leur avenir, Jean Coutu et Metro se sont abstenus. La porte-parole de Jean Coutu, Hélène Bisson, a cependant tenu à signaler que la valeur de ses actions bondissait à la Bourse de Toronto (voir autre texte).

La moitié du marché à deux

Cette activité sur les marchés est justement l'une des preuves, selon Louis Garceau, que d'autres transactions sont attendues.

«Ça pourrait accélérer d'autres alliances pour des détaillants au Québec, commente cet expert du secteur et président de Brand Momentum. C'est l'un des premiers décloisonnements entre l'épicerie et la pharmacie. Ça risque de faciliter la donne. Il y a des synergies à faire dans les chaînes d'approvisionnement.»

L'entrée des 1000 pharmacies de Shoppers Drug Mart au sein de Loblaw doit rendre les manufacturiers "nerveux", ajoute-t-il. Car Loblaw voudra négocier ses prix à la baisse. Selon ses calculs, Walmart et Loblaw détiendront ensemble tout près de la moitié des parts de marché au pays dans les secteurs combinés de l'épicerie et de la pharmacie.

Du côté d'Uniprix, l'immense pouvoir d'achat de Loblaw n'effraie pas la direction de la chaîne québécoise de 200 points de vente, soutient le porte-parole Pierre Gince. «On s'est demandé si notre modèle d'affaires et notre offre demeuraient pertinents, et la réponse a été oui. Nous tablons sur notre service à la clientèle, c'est un positionnement clair et sans équivoque qui ne changera pas.»

«L'achat de Shoppers Drug Mart permet surtout à Loblaw de distribuer ses produits de marque privée qui ont beaucoup de succès, comme Le Choix du Président et Joe Fresh, dans un plus grand nombre de points de vente», observe Kyle B. Murray.

S'il est peu probable que des vêtements soient vendus chez Pharmaprix, il en va autrement pour les aliments Le Choix du Président et les cosmétiques Joe Fresh, croit l'universitaire, qui s'attend à ce que le programme de fidélisation Optimum soit éventuellement étendu aux autres enseignes du groupe Loblaw.

L'Association québécoise des pharmaciens propriétaires (AQPP) n'a pas voulu réagir, étant donné que son action «porte essentiellement» sur la section officine des pharmacies. Le Conseil canadien du commerce de détail n'a pas voulu commenter puisque Loblaw et Shoppers Drug Mart font partie de ses membres.

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Un nouveau géant

1 milliard de clients par année

42 milliards de revenus annuels

3 milliards de bénéfice avant intérêts, impôts et amortissement

2348 magasins

65 millions de pieds carrés d'espace de vente