Les commentaires de Michael Ignatieff en faveur de l'interdiction de la production d'amiante chrysotile au Canada auraient fait fuir un partenaire financier majeur dans le projet de relance de la Mine Jeffrey, à Asbestos, en 2009.

Magdaline Boutros LA PRESSE CANADIENNE

Même s'il dit ne pas détenir de preuves confirmant qu'une entreprise chinoise s'est retirée du projet pour cette raison, le président de Mine Jeffrey, Bernard Coulombe, affirme que son interlocuteur s'est montré inquiet quelques jours après la déclaration du chef du Parti libéral du Canada.

Michael Ignatieff avait déclaré, en août 2009, que le Canada devait cesser l'exportation, ainsi que la production, d'amiante chrysotile.

Bernard Coulombe dit qu'il avait, à ce moment, trouvé un partenaire financier prêt à investir 40 millions de dollars en actions dans le projet de réouverture de la mine de chrysotile. Plus de 400 emplois seraient créés si la mine reprenait ses activités.

L'enthousiasme de ce partenaire s'est toutefois rapidement transformé en inquiétude.

«Une semaine après les déclarations de M. Ignatieff, ils ont commencé à me questionner à ce sujet-là, en me disant: "qu'est-ce qui va arriver si on décide d'investir chez vous et que M. Ignatieff devenait premier ministre et décide d'arrêter la production du chrysotile?"», rapporte M. Coulombe.

Il soutient que Mine Jeffrey avait, à ce moment, investi près d'un demi-million de dollars pour conclure l'entente. Les dirigeants de l'entreprise chinoise s'étaient notamment déplacés deux fois au Québec, alors que Bernard Coulombe s'était rendu à une reprise en Chine.

«On était rendu à l'étape du "closing", soutient le président de Mine Jeffrey. On devait s'entendre sur la convention des actionnaires et sur le contrat d'échange d'actions.»

Mais quelques semaines plus tard, l'investisseur chinois reculait. L'entreprise, détenue à 25 % par le gouvernement chinois, aurait indiqué à M. Coulombe que le gouvernement lui demandait d'investir exclusivement en Chine pour l'année en cours.

Selon M. Coulombe, l'entreprise en question, qui est basée à Dalian, a les reins solides et a notamment obtenu de gros contrats dans le cadre des Jeux olympiques de Pékin.

L'attaché de presse de Michael Ignatieff, Michel Liboiron, se montre très sceptique face à la lecture des événements de M. Coulombe.

«Tenter de lier le désistement d'un investisseur aux déclarations de M. Ignatieff est tout simplement ridicule, estime-t-il. Tout comme serait le fait d'oublier que M. Ignatieff s'est engagé à travailler avec les travailleurs, et avec les autorités locales et provinciales, afin de créer des emplois durables dans la région dans des secteurs autres que celui de l'amiante.»

De son côté, le ministre fédéral des Ressources naturelles, Christian Paradis, a accusé, dans un courriel transmis à La Presse Canadienne, le chef libéral de «manquer de jugement» et de représenter «une menace pour l'économie des régions».

Mine Jeffrey est aujourd'hui à la recherche de nouveaux partenaires financiers pour relancer le projet, dont la nouvelle évaluation de coûts approche des 73 millions.

Le gouvernement du Québec pourrait consentir une garantie de prêt de 58 millions à l'entreprise et le dossier est toujours à l'étude. Mine Jeffrey doit donc trouver un ou plusieurs investisseurs pour combler les 15 millions manquants.

Cinq entreprises, sises en Asie, en Europe et en Australie, sont dans la mire de Bernard Coulombe. «Mais au mois d'août, si je n'ai pas trouvé de partenaires qui montrent un intérêt certain, il va falloir s'avouer vaincu», prévient-il.

La mauvaise presse dont est victime l'amiante nuit évidemment aux efforts de M. Coulombe. «On se fait traiter de voyous», dénonce-t-il en demandant du coup la tenue d'une enquête publique pour «rétablir la vérité» au sujet du chrysotile, une variété de fibres d'amiante.

Bernard Coulombe craint même que le gouvernement du Québec se désiste.

Il y a trois semaines, le directeur national de la santé publique, Alain Poirier, avait fait pression sur le gouvernement pour qu'il se retire du projet arguant qu'il était très difficile d'utiliser le minerai de manière sécuritaire.

«Le gouvernement du Québec ne me le dit pas, mais on n'est pas fou, c'est excessivement embarrassant. Même s'ils ont la volonté d'embarquer d'un point de vue économique, politiquement ils sont vraiment maltraités», déplore-t-il.

Le ministre québécois du Développement économique, Clément Gignac, s'est refusé à tout commentaire sur la question. À son bureau, on nous a toutefois confirmé que les discussions se poursuivaient avec l'entreprise, mais qu'aucune décision n'avait encore été prise.