(PARIS) Telle une tornade planétaire qui frappe à l’aveugle, l’insécurité économique laisse derrière elle une traînée de troubles politiques et de violence dans les pays pauvres comme dans les pays riches.

Au Kenya, pays croulant sous les dettes, des manifestations contre le projet d’augmenter les impôts ont viré à l’émeute le 25 juin : des manifestants sont morts, d’autres ont été enlevés et une partie du parlement a brûlé.

Au même moment, en Bolivie, où une pénurie d’essence sévissait, un général militaire a tenté de renverser le président – un économiste –, l’accusant d’« appauvrir notre pays ». Peu après sa déclaration, un camion blindé a foncé sur le palais présidentiel (le coup d’État a échoué).

PHOTO BERTRAND GUAY, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Une manifestation d’agriculteurs devant l’esplanade des Invalides, à Paris, le 8 février 2024

En France, quelques mois après la révolte des agriculteurs contre la hausse de leurs coûts, le Rassemblement national a gagné des sièges au Parlement lors des élections législatives de dimanche, rapprochant du pouvoir sa politique nationaliste et anti-immigration.

Les causes et le contexte de ces perturbations varient grandement d’un pays à l’autre. Mais il y a un dénominateur commun : inégalités en hausse, pouvoir d’achat en baisse et crainte que la prochaine génération soit moins bien lotie.

Angoisse et grogne face à l’avenir

Alors dans bien des pays devant faire face à un avenir économique sombre, les citoyens ont perdu confiance en leurs gouvernements et se révoltent.

La grogne sévit souvent dans les démocraties libérales et capitalistes, où des mouvements populistes ont vu le jour tant à gauche qu’à droite. « Le malaise économique et le malaise politique se nourrissent l’un l’autre », estime Nouriel Roubini, économiste à l’Université de New York.

PHOTO SAIYNA BASHIR, THE NEW YORK TIMES

Un étal de chaussures à Lahore, au Pakistan, un pays écrasé par sa dette et qui est au bord du défaut de paiement

Ces derniers mois, les craintes économiques ont entraîné partout des manifestations parfois violentes, dans des pays à revenus élevés dont l’économie est stable – Pologne et Belgique – et dans des pays où la dette est hors de contrôle : Argentine, Pakistan, Tunisie, Angola et Sri Lanka.

Vendredi, le président du Sri Lanka, Ranil Wickremesinghe, a évoqué le scénario kényan : « À moins de stabiliser l’économie du Sri Lanka, des troubles similaires nous guettent ».

Même aux États-Unis

Même aux États-Unis, où l’économie demeure forte, l’inquiétude économique explique en partie la popularité de Donald Trump et son discours autoritaire. Selon un récent sondage, la majorité des électeurs américains considèrent l’économie comme l’enjeu clé de l’élection.

Plus de 60 pays sont en élections nationales en 2024, focalisant l’attention du public sur la politique et donnant aux peuples l’occasion d’exprimer leur mécontentement.

Qui dit problèmes économiques dit conséquences politiques. Or, selon économistes et experts, la cascade d’évènements suivant la pandémie de COVID-19 a créé une crise économique aiguë dans de nombreuses régions du monde, d’où les troubles politiques qu’on observe aujourd’hui.

PHOTO ISHARA S. KODIKARA, AGENCE FRANCE-PRESSE

La police a utilisé des canons à eau et des gaz lacrymogènes pour disperser les enseignants et les directeurs d’école protestant contre leurs salaires insuffisants à Colombo, au Sri Lanka, le 26 juin dernier.

Comme toujours, les pays les plus pauvres et vulnérables sont les plus durement touchés. Les gouvernements déjà endettés bien au-delà de leurs moyens ont vu cette dette gonfler avec la hausse des taux d’intérêt. En Afrique, la moitié de la population vit dans des pays qui dépensent plus en intérêts qu’en santé ou en éducation.

De nombreux pays sont dans l’impasse. Selon Indermit Gill, économiste en chef à la Banque mondiale, les pays trop endettés pour emprunter encore ont deux moyens de payer leurs factures : imprimer de l’argent ou augmenter les impôts. « L’un conduit à l’inflation, l’autre à l’agitation. »

Après avoir remboursé une obligation de 2 milliards de dollars en juin, le Kenya a voulu augmenter les impôts : les choses ont dégénéré.

PHOTO BRIAN OTIENO, THE NEW YORK TIMES

Des manifestations contre un projet d’augmentation des taxes ont fait des dizaines de morts au Kenya.

Des milliers de manifestants ont envahi le parlement à Nairobi. Selon des ONG civiles, les affrontements avec la police ont fait au moins 39 morts et 300 blessés. Le lendemain, le président William Ruto a retiré le projet de loi prévoyant la hausse d’impôts.

Au Sri Lanka, étouffé par une dette de 37 milliards, « les gens sont broyés », déplore Jayati Ghosh, économiste à l’Université du Massachusetts à Amherst, qui vient de rentrer de Colombo, la capitale. Les familles sautent des repas, n’ont plus les moyens d’envoyer les enfants à l’école ou de se faire soigner, et en un an, un million de personnes ont perdu l’accès à l’électricité, devenue hors de prix après des augmentations. La police a utilisé des gaz lacrymogènes et des canons à eau pour disperser les manifestants.

Au Pakistan, la hausse du prix de la farine et de l’électricité a déclenché une vague de manifestations, d’abord au Cachemire puis, cette semaine, dans presque toutes les grandes villes. Des commerçants ont fermé leurs magasins lundi, bloqué les routes et brûlé leurs factures d’électricité.

« Ces hausses de tarifs d’électricité et de taxes nous écrasent », martèle Ahmad Chauhan, un vendeur de produits pharmaceutiques de Lahore. « Nos entreprises souffrent, il faut protester, on n’a pas le choix. »

Le Pakistan, presque en défaut de paiement face à ses nombreux créanciers internationaux, souhaite augmenter ses recettes fiscales de 40 % en vue d’obtenir du Fonds monétaire international – prêteur de dernier recours – un renflouement pouvant aller jusqu’à 8 milliards.

Aucun pays ne doit autant au FMI que l’Argentine : 44 milliards. Durant des décennies, les dirigeants ont mal géré le pays – notamment en imprimant des pesos argentins – et fait de l’inflation un monstre. Les prix ont presque quadruplé cette année par rapport à 2023. Les Argentins paient désormais les achats importants en dollars américains et cachent des liasses de billets de 100 $ dans leurs vestes ou leurs soutiens-gorge.

En novembre, la crise économique a poussé au pouvoir Javier Milei, un « anarcho-capitaliste » qui a promis de réduire les dépenses publiques. Pour redresser les finances du pays, il a supprimé des milliers d’emplois, baissé les salaires et gelé des projets d’infrastructure, imposant des mesures d’austérité excédant même les demandes du FMI. Depuis son élection il y a six mois, le taux de pauvreté a grimpé en flèche.

PHOTO HEULER ANDREY, ASSOCIATED PRESS

Le président argentin Javier Milei durant son discours lors du congrès d’une organisation conservatrice le 7 juillet 2024

De nombreux Argentins protestent. Des grèves nationales ont paralysé entreprises et aéroports, et les manifestations se succèdent à Buenos Aires. Durant l’une d’elles, en juin, des manifestants ont jeté des pierres et mis le feu à des voitures devant le Congrès argentin. La police a riposté avec des balles en caoutchouc et des gaz lacrymogènes. Plusieurs élus de l’opposition ont été blessés lors des affrontements.

Selon l’ancien ministre de l’Économie Martin Guzman, la restructuration d’une dette publique écrasante pèse le plus lourdement sur les gens à qui on coupe les pensions et augmente les impôts. C’est pourquoi il a parrainé une loi en 2022 obligeant le Congrès argentin élu à approuver tout accord futur avec le FMI.

« Il y a un problème de représentation et du mécontentement : c’est une combinaison qui mène à l’agitation sociale », dit M. Guzman.

Cet article a été publié dans le New York Times.

Lisez la version originale (en anglais ; abonnement requis)