Le Québec veut accroître son indépendance alimentaire, mais les producteurs maraîchers qui le nourrissent font face à des coûts qui augmentent, à des revenus qui stagnent et à une réglementation qui devient impossible à gérer, au point que plusieurs baissent les bras.

Publié le 25 juin
Hélène Baril
Hélène Baril La Presse

« Si je vends mon produit le même prix que l’année passée, je suis dans la m... »

À la fin du mois de février, après avoir fait ses calculs, Alain Dulude a réuni sa conjointe, Caroline, et ses enfants, qui sont aussi ses partenaires d’affaires, pour leur poser la question qui tue. Est-ce qu’on continue ? leur a-t-il demandé.

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Alain Dulude trouve vraiment très difficile de vivre de son exploitation.

Pour la première fois, la famille de producteurs maraîchers de Saint-Rémi a remis en question ce qui est sa raison d’être depuis 35 ans.

L’investissement nécessaire avant de mettre un seul plant de légumes en terre est toujours important pour les maraîchers, mais cette année, avec l’augmentation des prix des emballages, du carton, de l’essence et de la main-d’œuvre, l’équation ne fonctionne plus.

« Ça me coûte 300 000 $ ou 400 000 $ de plus que l’an passé. Si je vends mon produit le même prix que l’année passée, je suis dans la marde », résume Alain Dulude.

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Choux de la famille Dulude

Prix stagnants

Le prix que le producteur obtient pour ses légumes est un peu comme une loterie. S’il est chanceux et que la météo collabore, la saison sera bonne. Si la canicule sévit, il peut tout perdre. Mais année après année et malgré l’augmentation des coûts, les prix restent désespérément stables, déplore le producteur, « pendant que tout augmente à droite et à gauche ».

Il n’est pas question ici des légumes vendus à prix fort dans les marchés publics ou de paniers fermiers, qui restent une activité marginale, mais des produits qui remplissent les tablettes des supermarchés pour être consommés partout au Québec.

La famille Dulude a quand même mis en terre cette année 2,8 millions de plants de choux, 200 000 plants de tomates, des oignons et des courges, avec l’aide de ses 60 employés, dont 38 venus du Guatemala.

La solution de rechange, soit la culture à grande échelle de céréales comme le maïs, le soya, le blé ou l’orge, a été envisagée. « Avec la grandeur de terre qu’on a, c’est alléchant », soupèse Alain Dulude.

Sa femme, Caroline, ne veut pas en entendre parler. « Je ne veux pas ça, lance-t-elle. Je veux continuer à nourrir le monde, c’est ça qui nous tient en vie. »

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La conjointe d’Alain Dulude, Caroline (à droite), tient mordicus à continuer l’exploitation actuelle.

« Je trouve ça déplorable qu’on soit en 2022 et qu’on ne soit pas capables de vivre de notre travail », se désole Marie-Philippe, leur fille qui, avec sa sœur Carolanne et son frère Jean-Sébastien, a l’intention de prendre la relève de l’entreprise bâtie par ses parents.

On est partis de zéro en 1989. On a bâti une belle ferme et je ne veux pas la perdre. Avant de la perdre, je vais faire autre chose.

Alain Dulude

Adieu, céleri-rave, choux, oignons

Faire autre chose, pour Alain Dulude comme pour tous les producteurs maraîchers découragés, c’est se lancer dans la grande culture, pour laquelle les prix sont prévisibles et la rentabilité assurée.

Alain Ferland l’a fait cette année, après 16 années passées à cultiver des céleris-raves, des choux et des oignons à Saint-Rémi.

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Alain Ferland a dû se résigner à prendre une décision qui lui brise le cœur.

« C’était ma ligne de vie, un rêve de petit garçon », regrette-t-il encore après avoir semé toute sa terre en céréales.

Alain Ferland a pris sa décision lui aussi après avoir fait ses calculs de début de saison, en février dernier.

« J’en ai mis, de l’énergie et de l’argent. Je suis encore un passionné, mais là, au printemps, je me suis dit que ça n’avait pas de sens. Je ne peux pas investir tout cet argent pour commencer une saison sans savoir le prix que je vais avoir pour mes légumes. »

Pour 25 lb de betteraves, il pouvait obtenir 2,50 $ une semaine, ou 6 $ la suivante. Cette incertitude finit par user son homme. « Je me sentais tout le temps comme avec un couteau entre les dents et un gun sur la tempe », illustre-t-il.

La question de la relève le hantait.

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« Quand tu as fait du maraîcher et que tu arrives dans les grandes cultures, tu es presque comme en vacances », dit Alain Ferland.

Si tu transfères ton entreprise à tes enfants, c’est ton plan de retraite, mais tu les embarques dans quoi ? C’est mieux de vendre à des étrangers et de trouver un autre plan de match.

Alain Ferland

C’est ce que choisissent de faire un nombre croissant de maraîchers. Certains parmi les plus gros, comme Vegpro, ont suscité l’intérêt d’investisseurs américains.

Alain Ferland a décidé de continuer de nourrir le Québec, mais autrement. « J’ai 45 ans, laisse-t-il tomber. J’ai encore une tête sur les épaules, ma femme est encore là. J’ai trois enfants qui me reconnaissent encore. Cultures Ferland prenait toute la place et là, c’est fini. Alain Ferland est passé avant Cultures Ferland. »

Bien qu’il ait toujours « le motton » en pensant à son ancienne vocation, le producteur peut apprécier la différence entre la culture maraîchère et la culture de céréales. « Quand tu as fait du maraîcher et que tu arrives dans les grandes cultures, tu es presque comme en vacances, constate-t-il. Dernièrement, j’ai même mangé avec mes voisins après la vente de garage à Saint-Rémi ! »

Autre différence majeure, les banques sont mieux disposées envers un producteur dont les revenus sont prévisibles parce qu’ils sont fixés sur le marché international et qu’une partie de la production peut être vendue à l’avance.

Malgré tout, Alain Ferland va toujours regretter la production maraîchère, qu’il associe à un art. « Mais j’ai pris ma décision. J’ai un petit garçon de 12 ans, il aime les tracteurs. C’est triste, ce que je vais dire là, mais je ne voudrais pas que mes enfants aillent dans cette direction-là. »

Quel achat local ?

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Plants de tomates de la famille Dulude

Les grands discours sur l’autonomie alimentaire et la volonté croissante des consommateurs québécois de s’approvisionner localement, Catherine Lefebvre n’y croit pas tellement.

« Nous, on ne sent pas ça, mais vraiment pas », affirme la présidente de l’Association des producteurs maraîchers du Québec, qui est aussi productrice de betteraves, de choux et d’oignons.

La réalité, selon elle, c’est que les consommateurs ne sont pas prêts à payer plus pour les produits locaux qui coûtent plus cher à produire.

Le consommateur qui s’arrache les cheveux devant les prix élevés des légumes à l’épicerie doit savoir que le producteur vend ses produits à des grossistes, qui ne se gênent pas pour monter les entreprises les unes contre les autres.

« Catherine, tu es à quel prix aujourd’hui ? 8,50 $ ? Alain me les fait à 7 $ ! » Vérification faite auprès d’Alain, qu’elle connaît, ça tombe bien. Ce n’est pas vrai. « C’est un combat quotidien », soupire-t-elle.

Catherine Lefebvre croit que les chaînes veulent des produits québécois pour se donner bonne conscience, mais au même prix que les produits qui viennent d’ailleurs. Elles achètent des prix avant d’acheter des produits. D’où les efforts des grossistes pour « squeezer » les producteurs d’ici.

Dire qu’on peut produire des légumes au même prix que le Mexique est un non-sens, selon elle.

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Catherine Lefebvre, présidente de l’Association des producteurs maraîchers du Québec

Ça coûte plus cher de produire ici. On est très loin d’être concurrentiels. Nos Mexicains ici gagnent de 700 $ à 800 $ par semaine. C’est 80 $ chez eux. La saison est courte et on a des serres à chauffer. Ils produisent toute l’année et n’ont pas de chauffage à payer.

Catherine Lefebvre, présidente de l’Association des producteurs maraîchers du Québec

Des normes, et encore des normes

On pourrait croire que la rareté de la main-d’œuvre est le principal problème des maraîchers. Ce n’est pas le cas, selon la présidente de leur association. Le fardeau principal, ce sont les couches successives de réglementation qui s’appliquent à la production maraîchère et qui forcent les producteurs à passer plus de temps à remplir des formulaires qu’à s’occuper de leurs champs.

L’accès aux travailleurs étrangers, par exemple, est devenu plus compliqué parce que tous les secteurs d’activité, et pas seulement les agriculteurs, peuvent y avoir accès. La réglementation a augmenté, explique-t-elle. « Il faut maintenant réserver nos travailleurs en novembre pour la saison suivante », illustre-t-elle.

Les normes qui concernent la salubrité des aliments, personne n’est contre ça, mais elles se multiplient et grugent toujours plus de temps aux producteurs. La gestion de l’eau, des pesticides et des résidus de pesticides, le recyclage des plastiques agricoles sont autant de nouvelles préoccupations sociales qui se retrouvent sur la planche des producteurs maraîchers qui n’ont pas les ressources nécessaires pour s’en occuper efficacement.

Les changements climatiques ajoutent aussi au niveau d’anxiété des producteurs, qui n’ont souvent que quelques heures pour décider s’ils doivent irriguer leurs champs ou s’ils bravent la canicule au risque de tout perdre. Il y a une détresse croissante chez les producteurs, constate leur représentante.

Une fois à l’épicerie, personne ne fait attention au fait que le concombre cultivé au Québec doit répondre à des normes beaucoup plus sévères que celui qui vient du Mexique, déplore Catherine Lefebvre.

Comme représentante des producteurs, Catherine Lefebvre mène les combats qu’elle croit qu’il faut mener pour l’avenir de la production maraîchère au Québec. Mais il lui arrive d’être découragée, elle aussi.

À 45 ans, elle a une fille qui pourrait prendre la relève de l’entreprise familiale. Elle se demande si c’est une bonne idée.

« II y a des journées, on vendrait tout », dit-elle.