La planète manquera bientôt d’huile végétale. Depuis la récente décision de l’Indonésie de bannir les exportations d’huile de palme, la situation va s’aggraver dans les prochains mois.

Publié le 5 mai
Sylvain Charlebois
Sylvain Charlebois Directeur principal, Laboratoire de sciences analytiques en agroalimentaire, Université Dalhousie

Partout au pays, il faudra s’attendre à voir le rationnement de l’huile végétale au détail. Il existe déjà une pénurie d’huile végétale qui pourrait durer encore des mois, tout cela en raison de l’invasion de l’Ukraine et des changements climatiques. L’huile végétale se retrouve dans nos maisons et dans tous les restaurants et est employée avec presque tous les aliments et les mets que l’on cuisine. C’est aussi un ingrédient très utilisé par les grandes entreprises qui fabriquent des produits populaires consommés au quotidien. L’huile végétale ne se résume pas à la friture, mais sert aussi à assaisonner les salades, à monter des mayonnaises et peut se prêter à de multiples usages. Bref, cet ingrédient extrêmement polyvalent occupe une grande place dans notre alimentation.

Les prix explosent partout dans le monde. Depuis environ six mois, celui de l’huile végétale a augmenté en moyenne d’au moins 25 %. Ceux de l’huile de palme et de l’huile de canola, de 55 %.

Les pays les plus pauvres se verront doublement pénalisés, puisque ces huiles occupent une plus grande place dans leur alimentation qu’au sein des pays mieux nantis. L’Inde écopera probablement le plus, puisqu’elle achète le tiers de l’huile végétale vendue dans le monde. Et selon certains experts, le pire reste à venir. Pendant que l’huile se fera de plus en plus rare, les prix exploseront.

Commençons avec l’huile de palme, l’huile végétale la moins chère. Récemment, l’Indonésie, le plus grand producteur d’huile de palme au monde, annonçait que le pays n’exporterait plus son huile à partir du 28 avril. L’Indonésie représente 55 % des exportations d’huile de palme. La Malaisie, deuxième producteur, représente 31,2 % des exportations, mais son manque de main-d’œuvre ne lui permet pas de produire autant que sa rivale.

Bien que beaucoup condamnent l’utilisation de cette huile pour des raisons environnementales, il n’en demeure pas moins que de nombreuses entreprises dans le domaine achètent ce produit. Nestlé, Mondelez, Ferrero, la plupart des grands de l’alimentation l’utilisent dans de nombreux produits que nous consommons tous les jours.

Pour l’huile de tournesol, la situation est pire. L’Ukraine, victime d’une invasion odieuse, est le plus grand exportateur d’huile de tournesol au monde. Le pays exporte pour environ 5,4 millions de tonnes d’huile de tournesol, soit la moitié des quantités que nous retrouvons dans le monde. La Russie, responsable de 25 % des exportations d’huile de tournesol, aura de la difficulté à trouver des clients en raison des sanctions imposées contre elle.

Pour l’huile de canola, le Canada, le plus grand exportateur, doit conjuguer avec la saison atroce de l’an dernier. La sécheresse a été tellement grave que notre pays a dû importer du canola pour suffire à notre demande d’huile végétale. Donc, il n’y a pratiquement aucune réserve pour commencer la saison 2022.

Et finalement, il y a l’huile de soya. L’Argentine, le Paraguay et le Brésil comptent parmi les plus grands exportateurs d’huile de soya. Les trois pays affrontent aussi des sécheresses importantes et la production anémique des dernières années a créé des problèmes d’approvisionnement un peu partout.

Même si de grands pays exportateurs comme les Pays-Bas et l’Allemagne ont de bonnes récoltes cette année, cela ne suffira pas pour couvrir le déficit anticipé en 2022 et possiblement l’an prochain. Eh oui, l’importance d’un ingrédient que nous tenons tous pour acquis dans nos cuisines deviendra beaucoup plus évidente.

Environ 15 % de l’huile végétale se destine à la production de biocarburants. De voir des pays comme le Canada et les États-Unis réduire cet apport pour produire plus d’huile végétale est une possibilité. Mais cela est loin d’être une garantie.

Avec une crise alimentaire majeure qui s’amorce, nous devons nous attendre à ce que plusieurs pays optent pour le protectionnisme afin d’offrir à leurs citoyens une plus grande sécurité alimentaire. Le Canada pourrait aussi faire partie de la liste. En tant que consommateurs, si nous accumulons trop de réserves, nous ne contribuerons qu’à aggraver la pénurie. C’est jeter de l’huile sur le feu.

Alors plus que jamais, pensez à autrui, et si on vous demande de limiter le nombre de bouteilles d’huile végétale que vous pouvez acheter, soyez simplement heureux d’en trouver.