Le marché du travail a récupéré le terrain perdu pendant la pandémie, constate l’Institut du Québec, mais ce n’est plus le même marché du travail. Les secteurs les plus touchés par la rareté de la main-d’œuvre, comme les restaurants et les commerces, ne pourront faire autrement que de s’adapter ou fermer.

Publié le 17 février
Hélène Baril
Hélène Baril La Presse

Les cinq vagues successives de crise sanitaire ont transformé de façon durable le marché du travail, indique l’Institut du Québec (IDQ) dans son analyse de l’impact de la pandémie sur les travailleurs québécois, publiée ce jeudi.

« Les secteurs qui souffraient le plus de la rareté de main-d’œuvre vont continuer à souffrir, même après le retour à la normale », explique Mia Homsy, présidente-directrice générale de l’IDQ.

Le nombre d’emplois dans la vente et les services a diminué de 135 700 au cours des deux dernières années, a constaté l’IDQ. Ces employés qui ont perdu leur emploi de vendeur ou de serveur ont été embauchés ailleurs, puisque le marché du travail a complètement récupéré le terrain perdu et que les taux de participation et de chômage sont revenus aux niveaux prépandémiques.

C’est un signe que les travailleurs les plus touchés par la pandémie se sont déplacés vers d’autres secteurs d’activité. Ce transfert s’est fait rapidement, ce qui est une surprise pour l’IDQ, qui prévoyait que ce serait plus long et plus difficile parce que les compétences requises par les secteurs qui avaient besoin de travailleurs étaient différentes de celles des employés disponibles.

Les employeurs ont facilité les choses en recrutant des travailleurs ayant moins de qualifications pour les former eux-mêmes, avance Mia Homsy.

Selon elle et Simon Savard, économiste et coauteur de l’analyse, cette transformation du marché du travail force les entreprises à vivre dans une nouvelle réalité.

Le marché du travail se tend depuis 2016, rappellent-ils. La pandémie est arrivée après plusieurs années de bonne croissance économique et une augmentation des départs à la retraite.

Le Québec sort de la pandémie avec un nombre de postes vacants équivalent au nombre de chômeurs, ce qui est du jamais-vu.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Mia Homsy, présidente-directrice générale de l’IDQ

Pour la restauration, ça veut probablement dire des heures d’ouverture réduites et une diminution du nombre de restaurants.

Mia Homsy, présidente-directrice générale de l’IDQ

Tous les secteurs d’activité devront s’adapter, en investissant dans l’automatisation de leurs procédés et dans la formation de leurs employés.

Agir sur tous les fronts

Avec la fin de la pandémie et le retour à la vie normale, la main-d’œuvre étudiante et l’immigration viendront réduire la pression dans les secteurs les plus touchés par la rareté de main-d’œuvre, mais le vieillissement de la population va s’accélérer et continuer de réduire le bassin de main-d’œuvre, prévoit l’IDQ.

« Il ne faut pas penser qu’augmenter les seuils d’immigration ou reporter l’âge de la retraite va nous sauver, dit Mia Homsy. C’est faux. Il faut agir sur tous les fronts et aller dans toutes les directions. »

Il faut continuer de miser sur l’immigration et ne pas pénaliser fiscalement les travailleurs de 60 ans et plus qui veulent continuer à travailler, mais il faut en faire plus, affirment les auteurs de l’analyse.

PHOTO ANDREJ IVANOV, ARCHIVES LA PRESSE

Selon l’Institut du Québec, il faut continuer de miser sur l’immigration pour pourvoir les postes disponibles.

Pour les employeurs, ça veut dire accepter d’offrir des horaires atypiques pour attirer plus d’employés et ne pas avoir peur d’investir dans l’automatisation, des caisses enregistreuses automatisées jusqu’aux procédés industriels.

Pour le gouvernement, qui a déjà ciblé des secteurs d’activité comme la santé, l’éducation, la construction et le génie, ça veut dire aider les PME à investir pour offrir des emplois plus intéressants et attirer de la main-d’œuvre.

En matière d’investissement, qui est la clé de l’augmentation de la productivité, le Québec accuse un retard inquiétant, souligne Mia Homsy.

Ce sous-investissement chronique persiste alors que les coûts de financement ont été très bas pendant une longue période et sont sur le point de remonter. « C’est une source d’inquiétude pour le potentiel économique du Québec », dit-elle.

L’investissement en machinerie et en matériel permettrait aux entreprises de dépendre moins de la composante main-d’œuvre et d’augmenter leur productivité.

Après la tempête pandémique

PHOTO PATRICK SANFACON, LA PRESSE

Penurie de main-d’œuvre. Entreprise sur le Boulevard Industriel a Boucherville. lyse

Une récupération complète

Le marché du travail émerge de la pandémie relativement en bonne santé. En décembre 2021, il y avait 34 100 emplois de plus qu’à la fin de 2019, avant la crise sanitaire. Le taux de chômage était redescendu à 4,8 % en décembre 2021, un des taux les plus bas au Canada.

Les « victimes » sont rétablies

Les femmes et les jeunes, qui étaient considérés comme les groupes les plus touchés par les mesures sanitaires parce qu’ils sont plus nombreux à travailler dans les secteurs qui ont dû cesser leurs activités, comme les restaurants et les commerces, ont réintégré le marché du travail, constate l’analyse de l’Institut du Québec.

Pour les jeunes femmes, leur taux d’emploi en 2021 (68,1 %) a même dépassé le niveau prépandémique (66,4 %).

Extrait de l’analyse

Le Québec n’a donc pas vécu une récession de femmes, un phénomène qui a été baptisé she-cession. Les chiffres indiquent que les femmes ont complètement réintégré le marché du travail et que leurs gains ont été réalisés dans l’emploi à temps plein.

Le taux d’emploi des immigrants s’est aussi redressé et le chômage de longue durée a diminué.

Pas de « Grande Démission » au Québec

Contrairement aux États-Unis, où un nombre record de travailleurs ont quitté le marché du travail au début de la pandémie et ne sont pas revenus, le taux d’activité, soit la part de la population qui travaille ou qui cherche un emploi, se rapprochait à la fin de 2021de ce qu’il était en 2019.

« On ne semble pas observer d’importantes sorties du marché du travail au Québec, mis à part chez quelques groupes de travailleurs, comme les femmes de 55 ans et plus et les jeunes hommes. »

Une baisse du taux d’activité des 55 ans et plus, hommes et femmes, a toutefois été observée pendant la pandémie, mais les données ne permettent pas de dire si ces travailleurs ont pris une retraite anticipée ou s’ils ont pris une pause. Le nombre de nouveaux prestataires du Régime des rentes du Québec a légèrement diminué en 2020 et en 2021, mais cette diminution peut s’expliquer par la décision de nouveaux retraités de reporter leurs prestations.

Des salaires à la traîne

Depuis la crise financière de 2008, les salaires avaient augmenté plus vite que l’inflation au Québec. En moyenne, la croissance des salaires a été de 5,2 % en 2019 et de 6,8 % en 2020.

Cette augmentation reflète le fait que la plupart des emplois perdus au début de la pandémie étaient des emplois à bas salaires, ce qui a contribué à faire augmenter la moyenne salariale.

En 2021, la croissance des salaires a ralenti à 2,1 % alors que l’inflation s’est emballée. « Actuellement, on constate une perte du pouvoir d’achat des travailleurs », résume l’économiste principal de l’IDQ, Simon Savard.

Avec la remontée de l’inflation et la rareté de la main-d’œuvre, « les conditions sont en place pour voir une augmentation des salaires », dit-il.