L’attente pour le traitement des demandes menant éventuellement à l’arrivée des travailleurs étrangers agricoles est actuellement de sept mois. Ce délai anormalement long, engendré par des ratés du système informatique de Service Canada, cause des maux de tête aux producteurs qui craignent que la prochaine saison soit compromise. Résultat : si la cadence ne s’accélère pas, les consommateurs devront se tourner vers des produits importés faute d’avoir des fruits et des légumes d’ici.

Nathaëlle Morissette
Nathaëlle Morissette La Presse

« Sans eux, on ne peut pas partir une production, on ne peut même pas y penser. C’est un arrêt total », a lancé sans détour Martin Gibouleau, l’un des propriétaire des Productions Margiric (brocoli, chou-fleur) et également président du conseil d’administration de la Fondation des entreprises en recrutement de main-d’œuvre agricole étrangère (FERME).

En compagnie de l’Union des producteurs agricoles (UPA) et de l’Association des producteurs maraîchers du Québec (APMQ), son organisation a tiré la sonnette d’alarme au cours d’un point de presse, jeudi. Selon les producteurs, la situation est « pire » qu’au début de la pandémie, alors que l’arrivée de la main-d’œuvre étrangère était incertaine. En tout, ce sont entre 17 000 et 18 000 travailleurs provenant en grande majorité du Mexique et du Guatemala qui sont attendus dans les fermes du Québec pour l’année 2022.

Il y a une urgence d’agir pour assurer la présence des travailleurs étrangers temporaires et saisonniers pour la saison 2022.

Marcel Groleau, président de l’UPA

Il souligne que, actuellement, près de 900 demandes d’Étude d’impact sur le marché du travail (EIMT) – nom du document qu’un employeur doit obtenir s’il veut embaucher un travailleur étranger – sont en attente, ce qui implique 4000 travailleurs. À noter qu’un EIMT regroupe habituellement de nombreux travailleurs.

Service Canada traiterait en ce moment 31 demandes par semaine. Un rythme beaucoup trop lent, dénoncent les producteurs. « On ne pourra pas avoir les permis qui vont permettre à ces travailleurs-là d’arriver chez nous à temps pour le printemps prochain », soutient M. Groleau. Selon lui, il faudrait que Service Canada puisse au moins analyser entre 160 et 200 demandes d’EIMT chaque semaine. À noter qu’une fois le fameux document obtenu, il reste un long processus à suivre, notamment avec le ministère de l’Immigration, avant que les travailleurs soient en règle pour atterrir au pays.

Moins de produits locaux

Si les travailleurs n’arrivent pas en nombre suffisant en avril et en mai, les consommateurs risquent de trouver bien peu de produits locaux dans les étals des supermarchés, prévient Marcel Groleau. « On va dépendre des produits importés si on ne produit pas ici, affirme-t-il. Est-ce que les produits importés seront disponibles ? Quel sera leur prix ? »

« Les producteurs ont des ententes avec leurs acheteurs pour fournir des volumes, tient à rappeler le président de l’UPA. Ça ne se fait pas juste quand le produit est prêt. Ça se signe des semaines, des mois avant. Est-ce qu’on va être en mesure de [conclure] ces ententes-là ? »

Sylvain Terrault, président-directeur général d’Hydroserre – connue pour la marque Laitue Mirabel – se demande s’il va « manquer » sa saison. Il a fait des demandes pour recevoir 170 travailleurs étrangers en janvier et février.

« On prépare les transplants pour 70 % de tous les maraîchers du Québec, explique celui qui porte également la casquette de président de l’APMQ. Je parle de pousses de céleri, de pousses de brocoli, de laitues… [On prépare ça] pour 70 % des producteurs maraîchers qui représentent à peu près 400 millions de ventes à la ferme pour ces entreprises-là. Si je n’ai pas mes travailleurs qui rentrent en janvier et février, je ne serai pas en mesure de créer tous les semis nécessaires pour l’ensemble de tous mes clients maraîchers. Eux, ils doivent recevoir leurs semis aux mois d’avril et mai. Pour ça, il fait que je sème en février sans faute », raconte-t-il.

Même inquiétude à Laval, où les Productions Margiric attendent 200 travailleurs étrangers l’an prochain pour semer et récolter le brocoli, le chou-fleur et les poivrons, notamment. « On est vraiment dans le néant », affirme Martin Gibouleau.

Ressources doublées chez Service Canada

Dans ce contexte, l’UPA, l’APMQ et FERME demandent au premier ministre du Canada, Justin Trudeau, de créer une cellule de crise pour régler le problème et réduire les délais d’attente. Une lettre a été envoyée à M. Trudeau, lui enjoignant de prendre le dossier en main. « C’est récupérable, mais il faut agir maintenant », prévient Marcel Groleau.

En entrevue avec La Presse, la ministre fédérale de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire, Marie-Claude Bibeau, a convenu qu’il y avait « des défis avec un nouveau système informatique » destiné à recevoir les demandes. « Ce n’est peut-être pas une cellule de crise, mais il y a déjà une équipe qui travaille sur le dossier pour trouver toutes les solutions possibles, a-t-elle précisé. On a carrément doublé les ressources chez Service Canada pour pouvoir traiter ces [demandes-là]. Et aussi, on prend de l’avance et on demande à nos collègues du ministère de l’Immigration de se préparer à recevoir d’un coup de nombreux permis de travail. On leur demande de faire tous les efforts pour compenser le retard quand ça va arriver sur leurs bureaux. »

Selon elle, d’ici quelques semaines, le traitement des demandes aura repris sa vitesse de croisière. « On est quand même relativement au début du processus pour ces travailleurs. Il y a encore la possibilité, avec la collaboration qu’on est en train de mettre en place, de rattraper ce retard-là. C’est sûr que c’est serré, mais j’ai confiance et je vous assure qu’on redouble d’efforts. »