Le dernier mandat du gouvernement Trudeau a été marqué par sa réaction vigoureuse aux chocs économiques causés par la pandémie. On en vient presque à oublier que le fédéral a réussi à ratifier un nouvel accord de libre-échange nord-américain.

Publié le 17 août 2021
André Dubuc
André Dubuc La Presse
Julien Arsenault
Julien Arsenault La Presse

« On est pas mal satisfait de la performance économique du gouvernement Trudeau », dit d’emblée Daniel Boyer, président de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec. « C’était nécessaire de venir en aide aux gens dans le besoin et de venir en aide aux entreprises dans le but de maintenir de bons emplois. Certains ont critiqué la PCU [Prestation canadienne d’urgence], mais nous, on la salue. »

Le chef syndical souhaite maintenant que le prochain gouvernement s’engage à discuter du plan de relance économique avec les partenaires socio-économiques pour convenir d’une « relance plus verte, plus juste et plus équitable ».

Nécessaire, en effet, sera la relance. « En Angleterre, qui collige des chiffres depuis les années 1700, la pandémie a causé la chute la plus brutale du PIB en 300 ans », dit le professeur d’économie Lars Osberg, de l’Université Dalhousie, à Halifax. Il se spécialise dans les questions d’équité et de redistribution des revenus.

« C’est la pandémie qui a dicté le cours des évènements, et les gouvernements ont dû réagir, poursuit-il. Le gouvernement Trudeau s’est certainement montré à la hauteur du défi. Au printemps 2020, la maison était en feu, et il n’a pas craint d’utiliser trop d’eau. »

Le déficit fédéral pour l’année financière 2020-2021 a été révisé à la baisse, à 314 milliards, en mai dernier.

Le professeur Osberg ne s’inquiète pas pour autant du gonflement de la dette, estimée à 1079 milliards en avril 2021. « Le Canada s’en tire mieux que la plupart des pays à ce chapitre, et une partie de la dette est détenue par les Canadiens eux-mêmes, notamment par la Banque du Canada. »

Même le milieu patronal dresse un bilan des plus positifs du rendement du gouvernement libéral. « Le gouvernement a certainement une bonne note. Si j’avais à mettre une lettre, on aurait un B ou un B+ », estime Karl Blackburn, président et chef de direction du Conseil du patronat du Québec (CPQ).

Il applaudit la mise en place de programmes d’aide qui a rapidement permis de sécuriser la population et les entreprises. D’autres gestes obtiennent son assentiment, comme le programme d’aide au secteur aéronautique de 700 millions, annoncé récemment par le ministre de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie, François-Philippe Champagne.

Le porte-parole patronal s’inquiète toutefois de la détérioration des finances publiques et souhaite que les partis politiques précisent leurs vues sur le rééquilibrage du budget pendant la campagne électorale. Le CPQ propose l’adoption et le suivi d’indicateurs au sujet des finances publiques pour guider le gouvernement et favoriser une réaction rapide vers un resserrement des dépenses.

Il ne faut pas perdre de vue les poussées inflationnistes auxquelles on risque d’assister. On le voit bien, depuis quelques mois, il y a eu des indications à cet effet. Ça semble “sous contrôle” pour le moment, mais on se doit de rester vigilants.

Karl Blackburn, président et chef de la direction du Conseil du patronat du Québec

À ce sujet, la Financière Banque Nationale (FBN), dans un document faisant le bilan économique du gouvernement sortant, souligne que l’explosion de l’endettement a incité Fitch, l’une des principales agences de notation, à baisser la cote de crédit du Canada, qui a perdu sa note AAA.

La FBN évoque aussi la démission du ministre des Finances Bill Morneau, le 17 août 2020, en pleine controverse de l’affaire UNIS (WE Charity) dans la foulée de révélations touchant l’organisme et la famille Morneau. C’est Chrystia Freeland, alors ministre des Affaires intergouvernementales et vice-première ministre, qui lui a succédé.

ALENA 2.0

De son côté, Patrick Leblond, professeur à l’Université d’Ottawa spécialisé en commerce international, souligne la ratification de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) en début de mandat. « C’est une réussite, c’est indéniable. Tout cela avait commencé avant le scrutin, mais avec [Donald] Trump, tant que ce n’était pas signé, pas ratifié au Congrès, tout pouvait arriver. C’est certain qu’il y avait toujours cette incertitude tant que l’accord n’était pas ratifié. »

« Est-ce qu’on en arrive avec un meilleur accord qu’avant ? », se demande quant à lui Richard Ouellet, spécialiste en droit international et professeur à l’Université Laval. « Ce n’est pas évident. Mais nous n’avions pas les moyens d’un échec. On a réussi à maintenir l’exception culturelle. On a fait des concessions pour le lait, mais nous avons maintenu le système de la gestion de l’offre même si on l’a affaibli. »

Le gouvernement Trudeau semble toutefois incapable d’infléchir les sentiments protectionnistes des Américains, constate M. Leblond. « Les Américains, même si c’est M. Biden, ce n’est pas Make America Great Again, mais c’est America First. À ce jour, c’est le maintien des mesures adoptées par l’administration Trump. On peut s’attendre, au cours des prochaines années, à ce que les décisions de l’administration Biden ne fassent pas notre affaire à cause du Buy American. Le Canada va devoir se battre. »

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Cinq aspects sous la loupe

Mesures sociales relatives à la pandémie

Le 16 mars 2020, l’économie menaçait de s’écrouler. Le gouvernement a annoncé sa Prestation canadienne d’urgence le 27 mars, et elle a été mise en place le 6 avril. Et ça a marché. Il y a près de 9 millions de personnes qui sont passées par la PCU pour, en moyenne, de 15 à 16 semaines. Sans la PCU, des millions de personnes auraient souffert. Sincèrement, ses politiques ont sauvé l’économie.

Pierre Céré, porte-parole du Comité national des chômeurs et chômeuses

Retombées des accords commerciaux

Le gouvernement Trudeau aurait pu en faire plus pour que l’on bénéficie plus des accords de libre-échange. Le Canada a bien tiré son épingle du jeu pour la signature d’accords, mais pas pour profiter des effets. Nos volumes n’augmentent pas tant que ça en ce qui a trait au commerce. J’ai toujours trouvé que c’était une grosse faiblesse du côté canadien.

Richard Ouellet, spécialiste en droit international et professeur à l’Université Laval

Oléoduc Keystone XL

C’est un peu une mauvaise nouvelle pour le Canada d’un point de vue commercial. Est-ce qu’on peut vraiment blâmer le gouvernement libéral pour cela ? Je ne suis pas certain. [Barack] Obama avait refusé d’autoriser ce projet. M. Trump l’avait remis sur la table, et M. Biden avait dit qu’il n’allait pas l’autoriser. C’était facile pour lui de prendre la décision. Mais c’est une mauvaise nouvelle pour l’industrie énergétique canadienne.

Patrick Leblond, professeur à l’Université d’Ottawa spécialisé en commerce international

Refinancement de Muskrat Falls

C’est évidemment bon pour Terre-Neuve-et-Labrador, mais c’est bon pour la fédération canadienne au grand complet. Toutes les provinces auraient souffert de voir l’une d’elles tomber en défaut de paiement.

Lars Osberg, professeur d’économie à l’Université Dalhousie

Coût de la dette fédérale

Malgré tout l’endettement supplémentaire, les frais d’intérêt n’accaparent qu’à peine 6 % des recettes fédérales. Quel que soit le parti au pouvoir, la dette semble demeurer abordable dans un avenir rapproché.

Étude de la Financière Banque Nationale sur la situation économique du pays au déclenchement de la campagne électorale rédigée par le directeur général et chef des stratégies, Warren Lovely, et par le vice-président, économie et stratégie, Taylor Schleich