L’avertissement du Service canadien du renseignement de sécurité aux sociétés biopharmaceutiques

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

(Ottawa) Le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) adresse un message limpide aux sociétés biopharmaceutiques établies au pays : protégez vos secrets industriels et vos recherches visant à trouver un vaccin contre la COVID-19. Des puissances étrangères tentent de vous les dérober.

Cette mise en garde, le SCRS la répète aux dirigeants de ces entreprises et leurs employés depuis 12 mois. Et au moment où le gouvernement Trudeau multiplie les investissements colossaux dans le secteur canadien de la biopharmaceutique afin de rétablir des capacités de production locale, ce message prend toute son importance.

Depuis le mois d’avril 2020, le SCRS a multiplié les démarches auprès de plus de « 200 entités » au Canada, démontrent des documents obtenus par La Presse en vertu de la Loi sur l’accès à l’information. Le but : sensibiliser leurs dirigeants et les chercheurs des menaces venant de l’étranger au sujet de leurs travaux liés à la pandémie.

Dans une note adressée aux employés du SCRS, le directeur de l’organisation, David Vigneault, explique que le SCRS a lancé une « initiative nationale » afin de sensibiliser l’industrie canadienne de la biopharmaceutique, des sciences de la santé et de la recherche « des menaces que constituent l’espionnage et l’ingérence étrangère ». Plus de 1000 personnes ont participé à diverses séances d’information organisées par le SCRS. Dans cette note, le directeur du SCRS ne fait référence à aucun pays en particulier.

Des secrets convoités

Pour Alexis Rapin, chercheur à l’Observatoire des conflits multidimensionnels de la Chaire Raoul-Dandurand, il n’est pas étonnant que le SCRS prenne une telle initiative au pays. En temps de pandémie, les secrets médicaux sont hautement convoités par certains pays comme la Russie, la Chine, l’Iran et la Corée du Nord. Aux États-Unis et au Royaume-Uni, deux pays fortement engagés dans la course pour trouver un vaccin contre la COVID-19, on a détecté le printemps dernier des activités de cyberespionnage aux dépens des sociétés pharmaceutiques. Et selon lui, il est évident que le Canada n’est pas à l’abri de ces menaces.

Dans le passé, le cyberespionnage économique n’était peut-être pas encore présent dans l’esprit des gens. On n’imaginait pas que le Canada pouvait aussi faire l’objet de ce genre d’activités. Mais ces entreprises représentent un intérêt stratégique particulièrement évident. Et elles doivent ajouter quelques serrures sur leurs portes.

Alexis Rapin, chercheur à l’Observatoire des conflits multidimensionnels de la Chaire Raoul-Dandurand

M. Rapin a souligné qu’à la fin d'avril 2020, une entreprise canadienne avait été la cible d’une tentative de cyberespionnage étatique, selon les services de renseignement. Le nom de l’entreprise n’a pas été dévoilé. « Mais c’était le premier signe qu’on était aussi touchés au Canada. »

Fait intéressant, M. Rapin et une équipe de chercheurs de l’Observatoire des conflits multidimensionnels de la Chaire Raoul-Dandurand ont publié la semaine dernière un premier rapport faisant un bilan des cyberincidents géopolitiques au Canada. On y souligne que les pirates informatiques étrangers affichent une forte convoitise pour le savoir canadien. « En marge des organes gouvernementaux, ce sont les universités, les centres de recherche, les entreprises et autres organismes de recherche et développement qui figurent parmi les principales cibles des actes de cyberespionnage au Canada », affirme-t-on dans le rapport.

Investissements

Au cours des derniers mois, le gouvernement Trudeau a annoncé des investissements de plus de 1 milliard de dollars afin de financer la recherche-développement industrielle sur les vaccins et les produits pharmaceutiques et de renforcer la capacité de biofabrication au pays.

Encore cette semaine, le ministre de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie, François-Philippe Champagne, a annoncé une contribution de 415 millions de dollars d’Ottawa au mégaprojet de la société Sanofi Pasteur, qui veut construire à Toronto une nouvelle usine de calibre mondiale afin d’y produire des vaccins contre l’influenza. En tout, le projet coûtera 925 millions de dollars. Sanofi y investira 455 millions, et le gouvernement de l’Ontario, 55 millions.

Au Québec, le gouvernement Trudeau a accordé 173 millions de dollars à la société biopharmaceutique Médicago pour financer la recherche et le développement d’un vaccin contre la COVID-19 et la construction de ses installations de production à Québec, entre autres investissements.

Des lignes directrices

Joint par La Presse jeudi, le ministre Champagne a dit juger fort utile la démarche du SCRS auprès des sociétés biopharmaceutiques. Il a d’ailleurs souligné que son ministère avait publié pas plus tard que la semaine dernière de nouvelles lignes directrices à l’intention de conseils subventionnaires et de la Fondation canadienne pour l’innovation afin de resserrer tout le filet de sécurité pour protéger la propriété intellectuelle. De nouvelles lignes directrices ont aussi été instaurées en matière d’investissements étrangers pour mieux protéger les données personnelles et les métaux rares.

Selon le ministre, ces lignes directrices visent à « mettre à niveau » les mesures de protection en vigueur au Canada pour mieux les harmoniser à celles des alliés du Five Eyes (États-Unis, Royaume-Uni, Australie, Nouvelle-Zélande et Canada).

« Nous sommes conscients que durant la pandémie, il y a eu des États et des entités non étatiques qui avaient augmenté leurs activités d’espionnage sur les technologies nouvelles, comme dans le cas de la COVID-19. Donc, nous avons resserré les mailles en matière de sécurité nationale, dans la recherche et en matière de protection de la propriété intellectuelle », a indiqué le ministre.

« La force de notre écosystème de la recherche est reconnue mondialement, et cet écosystème doit être protégé. C’est pourquoi on prend les mesures qui s’imposent pour donner aux chercheurs canadiens les outils dont ils ont besoin pour réduire les risques et protéger le fruit de leurs travaux et leur propriété intellectuelle », a-t-il souligné.