Le projet d’usine de gaz naturel liquéfié de GNL Québec, critiqué par le BAPE dans un rapport rendu public mercredi, ne répond actuellement à aucune des trois conditions imposées par Québec, convient le ministre de l’Environnement Benoit Charette. Le promoteur de ce gigantesque projet de 14 milliards de dollars garde néanmoins espoir.

Jean-Thomas Léveillé Jean-Thomas Léveillé
La Presse

Fanny Lévesque Fanny Lévesque
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Hélène Baril Hélène Baril
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Un projet qui ne convainc ni le BAPE ni Québec

PHOTO PAUL CHIASSON, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Il appartient au promoteur de « renouveler son argumentaire [ou] déposer de nouveaux éléments » pour répondre aux exigences fixées par le gouvernement Legault, a laissé savoir Benoit Charette, ministre de l’Environnement.

Le projet d’usine de liquéfaction de gaz naturel Énergie Saguenay est fortement critiqué par le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE), dont le rapport a été rendu public mercredi. « Le projet ne se qualifie pas à l’heure où l’on se parle », a affirmé le ministre de l’Environnement, Benoit Charette.

La construction d’une usine de liquéfaction de gaz naturel à Saguenay augmenterait les émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES), stimulerait l’industrie canadienne des énergies fossiles, menacerait les bélugas et n’entraînerait pas de retombées économiques significatives à long terme pour la région, conclut le BAPE. « La somme des risques afférents au projet dépasse celle de ses avantages », écrit l’organisation en conclusion de son rapport de 500 pages portant sur ce projet de 9 milliards visant à exporter du gaz fossile de l’Ouest canadien sur les marchés asiatiques et européens.

Le BAPE rejette l’affirmation du promoteur du projet — GNL Québec, financé par la société en commandite Symbio Infrastructure — voulant que son usine contribue à réduire les émissions mondiales de GES. « Il suffit de faire varier quelques hypothèses utilisées dans [l’analyse] » pour que le bilan soit « au mieux » neutre, ou « au pire » provoque une augmentation nette des émissions de GES planétaires, indique-t-on.

Le rapport souligne également que « la fenêtre d’opportunité » pour le projet semble s’être considérablement réduite depuis qu’il a été annoncé, en 2014, en raison de l’incertitude quant à la demande mondiale pour le gaz naturel liquéfié (GNL) et de « la frilosité croissante des investisseurs pour ce type de projets ».

La demande en gaz naturel décroîtrait en Europe au moment où le projet Énergie Saguenay amorcerait sa phase d’exploitation en 2026 et demeurerait soutenue en Asie jusqu’en 2040, pour décroître par la suite.

Extrait du rapport

Avec une durée de vie prévue de 25 à 50 ans, Énergie Saguenay serait en activité minimalement jusqu’en 2051. Pendant cette période, « les retombées économiques les plus importantes se manifesteraient surtout dans l’Ouest canadien, dans l’industrie de production du gaz naturel », écrit le BAPE, qui souligne que seule la construction de l’usine générerait des retombées économiques significatives pour la région et le Québec.

Énergie Saguenay créerait par ailleurs des débouchés pour « environ 10 % » de la production actuelle de gaz naturel au Canada, contribuant ainsi « au maintien, voire à la croissance » du secteur pétrolier et gazier nord-américain, affirme le BAPE.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Le rapport du BAPE s’attarde aux 400 passages annuels de méthaniers dans le fjord du Saguenay, qui représentent « un risque non négligeable » pour la survie du béluga.

Pas une énergie de transition

La prétention de l’entreprise voulant que le gaz naturel soit une énergie de transition « peut apparaître vraie à court ou moyen terme », mais ne tiendra plus dès que les technologies de stockage et de production d’énergies renouvelables gagneront en rentabilité, affirme le BAPE. Ainsi, Énergie Saguenay « pourrait constituer un frein à la transition énergétique » dans les marchés visés, puisque le projet verrouillerait à long terme les choix énergétiques des pays clients, poursuit le rapport.

Le rapport s’attarde aussi aux 400 passages annuels de méthaniers dans le fjord du Saguenay, qui représentent « un risque non négligeable » pour la survie du béluga, une espèce en voie de disparition.

Charette renvoie la balle à GNL Québec

Il appartient désormais au promoteur de « renouveler son argumentaire [ou] de déposer de nouveaux éléments » pour répondre aux exigences fixées par le gouvernement Legault, affirme le ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Benoit Charette.

On leur a posé trois conditions très claires qui sont maintenues encore à ce jour : acceptabilité sociale, favoriser la transition énergétique et contribuer à la diminution mondiale des GES. Le rapport ne permet pas de conclure que ces trois conditions seraient respectées.

Benoit Charette, ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques

« Le projet ne se qualifie pas à l’heure où l’on se parle », a laissé savoir le ministre.

Mais le temps presse, alors que l’évaluation environnementale du ministère de l’Environnement doit être terminée au cours de l’été, évaluation à partir de laquelle le ministre doit donner ou non le feu vert au projet, prévoit la Loi sur la qualité de l’environnement. « Le rapport du BAPE va nous aider grandement dans notre étude environnementale », a déclaré le ministre Charette.

Vue d’ensemble requise

Le BAPE appelle à l’évaluation des « impacts cumulatifs des projets connexes » à Énergie Saguenay, comme le gazoduc partant du nord de l’Ontario et traversant l’Abitibi, la Haute-Mauricie et le Lac-Saint-Jean que Symbio Infrastructure souhaite construire pour alimenter l’usine, et qui doit faire l’objet d’une évaluation environnementale distincte. La construction d’une ligne électrique à haute tension serait aussi requise.

Il fait une multitude d’autres recommandations, comme la mise en place de plans d’intervention en cas d’accident terrestre ou maritime et l’imposition de conditions pour assurer la remise en état des lieux en cas de cessation des activités.

Soulignant que la division sociale dans la région pourrait perdurer, que le projet se réalise ou non, le BAPE recommande aussi un suivi des impacts psychologiques et sociaux du projet par les autorités publiques.

Le BAPE souligne que cette commission d’enquête a généré une participation record, avec le dépôt de 2580 mémoires et 928 questions soumises par le public.

Un débat qui est loin d’être terminé

PHOTO ROCKET LAVOIE, ARCHIVES LE QUOTIDIEN

Tony Le Verger, président de GNL Québec

Loin de mettre fin au débat, le rapport du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) sur GNL Québec conforte la position du promoteur, et de ceux qui l’appuient.

Le président de GNL Québec, Tony Le Verger, reste optimiste pour la suite des choses. « Même s’il y a quelques conclusions qui sont dures à lire, le rapport est plus nuancé qu’il n’y paraît », assure-t-il lors d’un entretien avec La Presse.

Le représentant du promoteur est plutôt content de ce qu’il a vu dans le rapport, notamment en ce qui concerne la diversification économique de la région, les engagements pour protéger les bélugas et la carboneutralité de la future usine. « Pour le reste, on a une liste de devoirs à faire et on a bon espoir d’y arriver. »

Les doutes exprimés par le BAPE sur le marché potentiel du GNL lui paraissent non fondés.

Les choses ont changé [depuis le début du projet]. On n’est plus dans le même monde, et des pays comme l’Allemagne incluent maintenant le gaz naturel dans leur programme de relance verte.

Tony Le Verger, président de GNL Québec

De son côté, le PDG du Port de Saguenay, Carl Laberge, estime qu’il n’y a rien dans le rapport du BAPE qui justifie un refus du gouvernement. « Ce serait inconcevable que le gouvernement n’accorde pas son autorisation à ce projet-là, dit-il. On s’attend à ce que l’entreprise réponde aux questions posées dans le rapport et que le gouvernement envoie un signal positif au promoteur. »

Pour le Port de Saguenay, les installations de liquéfaction et d’exportation de gaz naturel de GNL Québec sont un projet porteur. « Ça va nous aider à développer de nouveaux projets industriels », prévoit son PDG.

Le BAPE dit que le projet présente plus de risques que d’avantages, observe Carl Laberge. « Mais les risques qu’il identifie au sujet du marché du gaz naturel liquide sont des risques qui reposent uniquement sur les épaules des promoteurs », souligne-t-il.

Il rappelle que GNL Québec travaille sur son projet depuis huit ans et qu’il y a déjà investi 150 millions. Des risques, « ça fait partie du métier d’entrepreneur », dit-il.

Le projet d’usine et de gazoduc exigerait des investissements de 14 milliards. « S’ils vont de l’avant, ce sont eux qui vont assumer le risque », estime-t-il.

Le BAPE reconnaît par ailleurs les avantages pour l’économie de la région, souligne Carl Laberge.

CROQUIS ARCHIVES LE QUOTIDIEN

Le projet d’usine de liquéfaction et de terminal de GNL Québec totalisant 9 milliards au port de Grande-Anse, à Saguenay, vise l’exportation de 11 millions de tonnes de gaz naturel par année à partir de l’Ouest canadien.

Contrer le déclin

Des retombées économiques réelles pour la région, c’est aussi le point que relève la directrice générale de la Chambre de commerce et d’industrie Saguenay-Le Fjord, Sandra Rossignol. « Le BAPE dit que l’ouest du pays en bénéficierait, mais nous, on gagne en termes de diversification », note-t-elle.

La région est en déclin et ça prend des projets d’envergure comme celui de GNL Québec pour stopper ce déclin, selon elle. « On a les alumineries, mais il ne s’est pas créé un seul emploi dans les alumineries depuis des années. Au contraire, on en perd », déplore-t-elle.

Il ne faudrait pas que le gouvernement étouffe les projets des régions, plaide la directrice générale. Avec GNL Québec, « on tient quelque chose d’intéressant. C’est un beau projet de transition ».

Comme le PDG du Port, la directrice générale de la Chambre de commerce estime qu’il revient au promoteur de juger des risques du marché, et non pas au BAPE, qui est d’avis que la demande de GNL ne sera pas au rendez-vous.

Dans la région, l’acceptabilité sociale est acquise, assure Sandra Rossignol. Le projet ne divise pas la population.

La région est vraiment pour [le projet] et l’opposition vient de l’extérieur.

Sandra Rossignol, directrice générale de la Chambre de commerce et d’industrie Saguenay-Le Fjord

Après avoir entendu les premières réactions négatives du ministre de l’Environnement Benoit Charette, Sandra Rossignol s’inquiète du signal que le gouvernement du Québec pourrait envoyer aux investisseurs étrangers s’il dit non au projet. « On espère que le gouvernement va prendre en compte les besoins des régions. »

Nos emplois, nos maisons

Selon GNL Sag-Lac, un groupe de travailleurs de la région mobilisé en faveur du projet, le rapport du BAPE n’est ni surprenant ni décourageant. « Je ne suis pas découragé du tout, assure Pierre Charbonneau, porte-parole du regroupement qui se dit fort de 37 000 membres. Je vois des points positifs, comme la reconnaissance par le BAPE des retombées économiques du projet dans la région », précise-t-il.

Ce sont surtout les emplois qui importent pour la région, qui a besoin de diversification pour être moins vulnérable et pour garder sa population, estime-t-il. « C’est le projet rêvé pour une économie plus stable, pour les emplois et pour le prix de nos maisons. »

Le porte-parole du regroupement ne voit pas pourquoi le gouvernement dirait non à GNL Québec. « On sort de la pandémie, dit Pierre Charbonneau. On a besoin de regagner ce qu’on a perdu et de se remettre sur pied. »

Avalanche de réactions

Les réactions au rapport du BAPE ont été nombreuses chez les groupes environnementaux, citoyens, étudiants qui s’opposent au projet Énergie Saguenay, tout comme chez les partis de l’opposition à l’Assemblée nationale. En voici quelques-unes.

PHOTO PAUL CHIASSON, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Sylvain Gaudreault, député du Parti québécois, porte-parole en matière d’environnement et de lutte contre les changements climatiques

Le rapport du BAPE est dévastateur. Maintenant, il faut rassembler le Saguenay–Lac-Saint-Jean autour d’un projet mobilisateur en transition énergétique et transition juste pour les travailleurs. Ensuite, le gouvernement n’a pas le choix de ne pas accorder son appui au projet.

Sylvain Gaudreault, député du Parti québécois, porte-parole en matière d’environnement et de lutte contre les changements climatiques

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Ruba Ghazal, députée de Québec solidaire, porte-parole en matière d’environnement

Le ministre donne l’opportunité au promoteur de continuer à faire aller ses relations publiques. Ce qu’il devrait faire, c’est plutôt de fermer la porte au projet. Il doit mettre le dernier clou dans le cercueil de GNL Québec. […] Bien sûr que le [promoteur] va arriver avec des réponses, [mais des réponses qui] vont faire que ce projet est plus acceptable, ça n’existe pas.

Ruba Ghazal, députée de Québec solidaire, porte-parole en matière d’environnement

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Isabelle Melançon, députée du Parti libéral du Québec, porte-parole en matière d’environnement

Maintenant, que fera le gouvernement caquiste ? Sa position sur GNL sera un test de vision. Nous verrons s’il est prêt à positionner le Québec comme leader en matière de développement économique durable, digne du XXIe siècle.

Isabelle Melançon, députée du Parti libéral du Québec, porte-parole en matière d’environnement

Le gouvernement ne pourra pas s’en sortir en ne se prononçant pas. Il doit clore le débat pour qu’on puisse tous et toutes travailler ensemble à mettre en œuvre la nécessaire relance verte et juste partout au Québec, incluant au Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Déclaration commune de 23 organisations, dont la Coalition Fjord, l’Association québécoise des médecins pour l’environnement (AQME), la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), Nature Québec, Équiterre et Greenpeace Canada

Avec non pas une, ni deux, mais bien trois conditions incontournables non respectées, ce projet ne peut tout simplement pas aller de l’avant ! La réalisation du projet compromettrait l’équité intergénérationnelle en léguant un fardeau colossal aux plus jeunes générations de lutter contre la crise climatique.

Catherine Gauthier, directrice générale d’ENvironnement JEUnesse

Lisez le texte « GNL Québec vu par les ailes jeunesse de l’Assemblée nationale »