Pfizer retarde, Moderna retarde et l’Union européenne rechigne. Plus les jours passent, plus la probabilité que le Canada obtienne les vaccins dans les délais promis diminue. Au grand désespoir des Canadiens confinés.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Le Canada a pourtant versé des centaines de millions et signé des contrats en bonne et due forme pour s’assurer qu’il ne serait pas laissé pour compte dans cette guerre aux vaccins. En vain.

La population canadienne est aujourd’hui parmi les moins vaccinées du monde industrialisé (2,7 % des Canadiens), derrière les États-Unis (10,2 %), le Royaume-Uni (15,5 %) et même l’Italie (3,7 %) ou la Finlande (3,1 %).

Où a-t-on échoué ?

Pour en juger, il faut d’abord comprendre la nature des contrats qui ont été signés et les enjeux qui sont disputés.

Dans la foulée de la première vague, le gouvernement fédéral s’est entendu avec sept sociétés pharmaceutiques différentes pour réserver les éventuelles doses qui seraient produites advenant la découverte d’un vaccin miracle. Comme il ne savait pas qui gagnerait la course au vaccin, il a saupoudré 1 milliard de dollars entre les sept entreprises, dont Pfizer, Moderna, Medicago et Novavax.

Le Canada a même été le premier pays à signer une entente avec Moderna – dont le vaccin est le plus efficace et facile à transporter – et le quatrième avec Pfizer. Et toutes proportions gardées, aucun autre grand pays ne s’est assuré de recevoir un plus grand nombre de doses (par habitant) que le Canada.

On ne peut donc reprocher au gouvernement fédéral d'avoir traîné les pieds(1).

Maintenant, les contrats ne sont pas structurés de façon à ce que le Canada puisse avoir une priorité sur des doses au détriment d’autres pays. En échange de ses chèques, le Canada a plutôt obtenu l’assurance qu’il recevrait un volume de doses dans un certain délai.

Combien de doses ? Pour Pfizer, c’est 4 millions de doses d’ici le 31 mars, et pour Moderna, 2 millions de doses. Chacune des entreprises a aussi promis que le Canada recevrait, d’ici la fin de 2021, 40 millions de doses, soit un total de 80 millions de doses. Ce serait amplement suffisant pour que les Canadiens reçoivent les deux doses promises par personne.

Prix payé ? Jusqu’à 48 $ la dose pour le vaccin de Moderna et environ 25 $ la dose pour celui de Pfizer, selon ce que rapportent diverses sources.

Légalement, cette promesse est suffisamment contraignante, en temps normal, pour donner au Canada l’assurance de recevoir livraison du produit payé.

Mais nous ne sommes pas en temps normal. Un peu comme pendant une guerre mondiale, tous ont besoin des mêmes produits rapidement, peu importe le prix à payer. La ministre de l’Approvisionnement et des Services publics, Anita Anand, avait d’ailleurs évoqué la possibilité de payer une prime au-delà du prix convenu, au début de janvier.

Comme en temps de guerre, donc, les autorités des pays où sont installées les usines de production vont chercher à détourner des commandes pour combler leurs propres besoins, même si les entreprises pharmaceutiques sont contraintes, pour ce faire, de ne pas respecter les contrats avec les premiers pourvoyeurs de fonds.

C’est ce qu’a fait l’Union européenne, en quelque sorte, en exigeant une autorisation d’exportation des vaccins vers d’autres pays, afin de s’assurer d’avoir sa grosse part.

En clair, la logique de marché et les contrats ne sont plus les seuls éléments à dicter les règles. Le Canada a beau être riche et avoir signé des ententes contraignantes, il ne gagnera pas la bataille de la vaccination s’il n’a pas de fabricant sur son territoire capable de suffire à la demande.

Les négociateurs du ministère de l’Approvisionnement l’avaient prévu. La ministre Anand a expliqué, jeudi, avoir tenté d’imposer une fabrication locale de vaccins dans ses négociations avec les entreprises pharmaceutiques, mais sans succès.

« Les fabricants ont tous conclu que les capacités biomanufacturières du Canada étaient trop limitées pour lancer une production au Canada », a-t-elle expliqué devant un comité de la Chambre des communes.

Ce problème trouve sa source dans le désinvestissement du Canada dans l’industrie pharmaceutique depuis plusieurs années, comme le rapporte mon collègue Joël-Denis Bellavance.

Le fédéral est tout de même parvenu à s’entendre avec l’américaine Novavax pour faire fabriquer à Montréal son vaccin efficace à 89 %. Mais selon l’échéancier normal, tout indique que les vaccins ne sortiront pas de l’usine avant décembre…

Bref, il est à craindre qu’on doive attendre 2022 pour atteindre l’immunité collective. J’espère me tromper, misère…

1- Le gouvernement du Canada n’est pas tenu d’acheter toutes les doses réservées. Et s’il s’avérait que le nombre de doses achetées était plus grand que nécessaire, le gouvernement a l’intention de les offrir aux pays moins nantis. Certains contrats prévoient qu’une partie des fonds versés pour réserver les doses serait remboursée si aucun vaccin n’est découvert.