Un manufacturier de vêtements qui perd du jour au lendemain tous ses débouchés subit un choc brutal qui peut rapidement devenir fatal. C’est le cas du fabricant de vêtements décontractés Attraction, principal employeur de la municipalité de Lac-Drolet, en Beauce, qui a dû se réajuster prestement après avoir été foudroyé par la crise de la COVID-19, en se lançant dans la fabrication de masques et les ventes en ligne.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

J’ai rencontré Julia Gagnon, la PDG d’Attraction, il y a huit ans à l’École d’entrepreneurship de Beauce (EBB), où elle faisait partie de l’une des premières cohortes d’étudiants-entrepreneurs du jeune établissement.

Julia était alors vice-présidente de l’entreprise de fabrication de t-shirts promotionnels et de vêtements sport qu’avaient lancée en 1980 son père et ses oncles à Lac-Drolet, et l’objectif de son séjour à l’EBB était de valider sa vocation d’entrepreneure. Ce qui fut fait puisqu’elle et son conjoint, Sébastien Jacques, ont racheté il y a trois ans l’entreprise familiale pour en accélérer le développement.

Pour la première fois en trois ans, les parents de deux jeunes garçons pensaient pouvoir profiter un peu de l’été. Ils avaient réussi à mieux percer le marché américain et à hausser la rentabilité d’Attraction pour leur permettre de commencer à rembourser leurs dettes. Mieux encore, ils ont obtenu l’an dernier la médaille d’or au concours des Médaillés de la relève québécoise.

PHOTO FOURNIE PAR ATTRACTION

Julia Gagnon et Sébastien Jacques, copropriétaires d'Attraction

« C’était avant la pandémie et que tout bascule. Le 23 mars, on a été forcés de cesser nos activités et de mettre à pied nos 136 employés. Dans un village de 1000 habitants, ça fait mal. Il fallait trouver une façon de repartir nos activités, de devenir un fabricant essentiel, et c’est là qu’on a décidé de fabriquer des masques », relate la jeune entrepreneure.

Il a fallu adapter l’usine aux normes d’hygiène requises et développer des prototypes. Le tout a démarré modestement le 14 avril dernier avec quatre couturières. La production a rapidement augmenté et le groupe fabrique maintenant plus de 12 000 masques par jour pour le grand public.

Aujourd’hui, Attraction tourne avec deux quarts de travail, cinquante couturières et une trentaine d’autres employés à la sérigraphie qui ont été rappelés depuis la reprise des activités normales du groupe, qui a recommencé à fabriquer en parallèle des chandails en coton ouaté.

« On a réussi à relancer une activité industrielle durant la crise avec la fabrication de masques, qui va se poursuivre encore puisqu’on a des commandes jusqu’à la fin juin. Mais j’ai bien l’impression que l’on va en fabriquer tout l’été tellement la demande va continuer d’être forte. On a sept postes de couturière à pourvoir », constate Julia Gagnon.

Une signature 100 % Québec et éthique

Depuis 40 ans, Attraction s’est distinguée de la concurrence en offrant aux visiteurs qui fréquentent les boutiques de souvenirs au Canada et aux États-Unis des produits entièrement fabriqués au Québec.

Ses t-shirts et chandails en coton ouaté qui sont vendus au grand public sont aussi entièrement fabriqués ici : la teinture, le tricot, la confection et la décoration (les imprimés) sont tous réalisés à Lac-Drolet avec du coton 100 % bio et du poly-coton fabriqué à partir de 50 % de polyester recyclé et 50 % de coton bio.

« On a développé depuis 10 ans le label ethica qui garantit que nos produits sont 100 % québécois, de fabrication syndicale et avec du coton bio. Nos masques en coton sont eux aussi fabriqués sous le label ethica avec les mêmes caractéristiques », insiste Julia Gagnon, non sans raison.

La fermeture forcée des commerces a aussi amené l’entreprise à développer sa propre plateforme transactionnelle qui lui permet maintenant de vendre directement aux consommateurs.

« Ça fait longtemps qu’on voulait le faire, mais on était débordés, on n’avait pas le temps de s’en occuper. La crise nous a forcés à réagir et à créer la boutique en ligne Ethica qui va nous permettre de récupérer une partie des ventes qui ne se feront pas en raison de la fermeture des boutiques de souvenirs », souligne Julia Gagnon.

Attraction s’est aussi associée au site transactionnel Ma zone Québec qui a été officiellement lancé cette semaine et qui se veut une version québécoise du célèbre mais beaucoup trop hégémonique site américain Amazon.

« La crise du coronavirus a réveillé bien du monde au Québec. On n’était vraiment pas assez axés sur la réalité du commerce numérique. On a maintenant un accès direct aux consommateurs qui peuvent choisir d’acheter un produit qui va faire travailler un tricoteur, une teinturière, des gens de la confection et de la décoration de chez nous », expose, convaincue, Julia Gagnon.

Ce que l’entrepreneure nous rappelle, c’est que l’achat d’un simple chandail en coton ouaté par des milliers de consommateurs aide à faire vivre un village entier. Multipliez cet exemple par des milliers de biens et de services et c’est tout un pays qui peut se développer sainement et enrichir tous ses citoyens.