(Ottawa) Le choc économique causé par la pandémie de COVID-19 et la chute brutale des prix du pétrole laisse un immense cratère dans les finances du gouvernement fédéral. Le déficit pour l’exercice financier 2020-2021 devrait atteindre la somme record de 252,1 milliards de dollars, selon les dernières estimations du directeur parlementaire du budget (DPB), Yves Giroux. 

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Il s’agit d’un déficit 10 fois plus élevé que le manque à gagner en 2019-2021, qui devrait être de 24,9 milliards. Et il s’explique tant par l’intervention musclée du gouvernement Trudeau pour soutenir les familles, les travailleurs et les entreprises durement touchés par l’arrêt des activités économiques depuis la mi-mars à cause de la pandémie que par la baisse dramatique des revenus qui aboutissent normalement dans les coffres de l’État.

En date du 24 avril, les programmes d’aide d’urgence mis sur pied par Ottawa totalisaient 146 milliards de dollars, selon les évaluations des coûts du ministère des Finances.

« En fonction du scénario économique mis à jour et en tenant compte des mesures fédérales annoncées, le déficit budgétaire passerait à 24,9 milliards de dollars en 2019-2020, puis à 252,1 milliards en 2020-2021. En proportion de l’économie, le déficit budgétaire de 2020-2021 serait le plus important déficit jamais enregistré (depuis le début de la série en 1966-1967) et dépasserait de loin le record de 8 % du PIB observé en 1984-1985 », souligne le DPB dans un rapport publié jeudi.

M. Giroux a d’ailleurs revu à la hausse le manque à gagner de l’exercice financier en cours. Il y a trois semaines, il prévoyait que le déficit friserait les 184 milliards lors de sa plus récente analyse.

Résultat : la dette accumulée, qui était de 685 milliards en 2018-2019, bondirait à 962 milliards en ajoutant les déficits du dernier exercice financier (24,9 milliards) et celui que prévoit le DPB durant le présent exercice financier (252 milliards).

PHOTO ADRIAN WYLD, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Yves Giroux, directeur parlementaire du budget

Interrogé jeudi à ce sujet, le premier ministre Justin Trudeau a affirmé qu’il était beaucoup trop tôt pour discuter des mesures qui devront être prises par Ottawa pour remettre de l’ordre dans les finances publiques. Devrait-on augmenter les impôts et les taxes ? Pratiquer des coupes dans les services ? Le premier ministre n’est pas prêt à s’épancher sur cette question.

« On n’est pas du tout en train de penser à cela maintenant, a affirmé M. Trudeau en conférence de presse. Les fondations de notre économie demeurent extrêmement fortes malgré cette crise. Tous les pays de la planète sont confrontés à de grandes difficultés économiques. Le Canada est entré dans cette crise de la santé avec un meilleur ratio dette/PIB que presque tous nos partenaires et nous allons pouvoir en sortir, j’espère, en meilleure position que d’autres. »

Bien qu’il juge nécessaire le financement de mesures de soutien par des déficits imposants, le Parti conservateur s’est dit inquiet de voir que le premier ministre semble n’avoir pas de plan pour assainir les finances publiques.

« Il faut être conscient du déficit actuel. C’est préoccupant. Ce qui m’inquiète, c’est d’entendre le premier ministre dire qu’il n’a pas de plan. On comprend tous que c’est inédit dans l’histoire de tout pays de faire face à une crise semblable. Nous ne sommes pas, les conservateurs, dogmatiquement contre les déficits. Durant la crise de 2008-2009, on a signé un déficit de 56 milliards. Mais on avait un plan de match pour revenir à la normale par la suite », a soutenu le député conservateur Gérard Deltell.

Les annonces que l’on fait aujourd’hui, ce n’est pas de l’argent tombé du ciel. Tôt ou tard, nos enfants et nos petits-enfants vont devoir payer pour cela.

Gérard Deltell, député conservateur

Le Bloc québécois a pour sa part soutenu que le gouvernement fédéral devait prioriser une reprise rapide, dès que le pire de la crise sera passé.

« La situation exceptionnelle causée par la COVID-19 force le gouvernement à prendre des mesures exceptionnelles. Or, il faudra une reprise économique rapide et durable si l’on veut venir à bout du déficit qui aura été créé par les programmes de soutien. Bien que le Canada ait les moyens de s’endetter pour soutenir la population à court terme, il est primordial d’avoir rapidement une économie forte pour éviter que le poids de ce déficit ne devienne trop lourd à porter », a déclaré Gabriel Ste-Marie, porte-parole du Bloc en matière de finances.

Bond du ratio dette/PIB

Selon les calculs du DPB, la hausse du déficit budgétaire et la forte diminution du PIB nominal feront passer le ratio de la dette fédérale à 48,4 % du PIB en 2020-2021, alors qu’il était d’environ 31 % avant la crise. La dernière fois que le ratio de la dette fédérale au PIB a atteint plus de 48,4 %, c’était en 1999-2000. Il demeure toutefois bien en deçà du sommet de 66,6 % atteint en 1995-1996.

« Malgré les mesures annoncées récemment, d’autres mesures financières pourraient être nécessaires pour soutenir l’économie dans les prochains mois. En outre, même après l’ajout de mesures de soutien, de nouvelles mesures de relance budgétaires pourraient être nécessaires pour que l’économie redémarre, surtout si le comportement des consommateurs et des entreprises ne revient pas à la “normale” rapidement », estime le DPB.