C’est donc 71 milliards que prévoit dépenser Ottawa pour subventionner durant trois mois le salaire de millions de travailleurs d’entreprises canadiennes en difficulté. Une opération d’une envergure jamais vue et une facture salée — qui viendra gonfler de façon substantielle le déficit fédéral — qu’il faut toutefois relativiser, compte tenu du contexte d’une crise sans précédent.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

Le ministre fédéral des Finances, Bill Morneau, a dévoilé mercredi les modalités entourant la gestion du programme de la subvention à l’emploi de 75 %, et l’élément principal de sa présentation qui a retenu mon attention reste la simplicité avec laquelle on a décidé d’administrer ce plan d’urgence.

PHOTO ADRIAN WYLD, LA PRESSE CANADIENNE

Bill Morneau, ministre des Finances

Essentiellement, c’est l’Agence du revenu du Canada (ARC) qui sera responsable de recevoir les demandes des entreprises en difficultés qui souhaitent profiter de la subvention de 75 %, et c’est l’ARC qui aura la responsabilité de réaliser les dépôts électroniques aux entreprises admissibles.

Le ministre Morneau espère que la plateforme informatique pour gérer ce colossal achalandage sera opérationnelle dans un délai de trois à six semaines. Si l’ARC a l’habitude de collecter et de traiter des quantités considérables d’information et de faire un nombre phénoménal de chèques chaque année, le pari qui l’attend m’apparaît tout simplement vertigineux.

Il s’agira de traiter des centaines de milliers de demandes d’indemnisation d’entreprises pour dédommager des millions de travailleurs, et tout ça, dans un délai comprimé au maximum.

Le ministre Morneau a évoqué mercredi l’urgence de la situation pour mettre un plan aussi ambitieux en marche, mais on peut s’attendre à ce que de nombreuses entreprises soient forcées de recourir à des financements d’urgence avant d’espérer encaisser leurs premières subventions.

On pense ici aux petits commerces, aux bars et restaurants ou aux salons de coiffure qui ont été forcés de fermer leurs portes. Les propriétaires de ces commerces qui souhaitent préserver le lien d’emploi avec leur personnel et réembaucher leurs travailleurs n’ont pas les moyens de les payer d’ici à ce que les subventions leur soient versées, même si elles seront rétroactives au 15 mars dernier.

Il leur faudra donc aller voir leurs institutions financières pour obtenir un prêt-relais qu’ils pourront rembourser lorsque l’ARC commencera ses remboursements. Bref, plusieurs vont devoir évoluer en mode haute voltige.

Un coût qu’il faut relativiser

La facture du programme d’urgence de subvention à l’emploi peut apparaître excessive, mais c’est le prix que les États modernes doivent être prêts à payer pour affronter une crise comme celle que l’on traverse.

En France, le gouvernement Macron a instauré la mesure du chômage partiel qui finance elle aussi le maintien du lien d’emploi, en subventionnant jusqu’à 85 % le salaire des personnes mises à pied en raison de la crise.

Là aussi, plutôt que rompre le lien d’emploi et dédommager les travailleurs avec des indemnités de chômage, l’État français préfère subventionner les salaires en espérant que les travailleurs retrouveront leur poste en entreprise une fois la crise terminée.

Selon Roland Lescure, ex-numéro deux de la Caisse de dépôt et maintenant député de la première circonscription des Français à l’étranger et président de la Commission des affaires économiques, l’approche française et celle que vient de prendre le gouvernement canadien sont beaucoup plus structurantes à long terme.

« C’est contraire à ce qui se fait aux États-Unis, où on envoie un chèque à tout le monde et après ça, on les laisse se débrouiller tout seuls. En France et au Canada, on limite les dépenses des entreprises pour qu’elles soient en mesure de repartir rapidement quand la crise de confinement sera terminée », m’explique Roland Lescure.

Contrairement à la subvention au travail canadienne, le chômage partiel en France ne subventionne que le salaire des employés qui sont mis à pied.

Ainsi, selon des données de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) et citées par le journal Le Monde, il y avait plus de 220 000 entreprises qui avaient demandé la subvention de chômage partiel pour 2,2 millions de travailleurs, en date du 27 mars.

Le coût mensuel de cette aide gouvernementale est chiffré à 21,4 milliards d’euros — en subventions et pertes de cotisations sociales — ou 33 milliards de dollars canadiens par mois.

Et selon l’OFCE, le nombre de travailleurs admissibles au chômage partiel en France pourrait plus que doubler et atteindre 5,7 millions d’employés si l’ensemble des entreprises touchées par le ralentissement décidaient de déposer une demande de chômage partiel.

On est en temps de crise, et il faut prendre les grands moyens pour essayer le plus possible d’en réduire les impacts prévisibles à court et à moyen terme. C’est vrai pour la santé et ce l’est pour l’économie.

Comme le signalait fort judicieusement le gouverneur de la Banque du Canada, Steve Poloz, on ne reproche pas à un pompier d’utiliser trop d’eau pour éteindre un incendie.