Des économistes de droite font valoir que des baisses d’impôt pour les contribuables aisés sont une façon de stimuler la croissance économique. C’est la théorie du ruissellement (trickle-down economics) : si les plus riches paient moins d’impôts, ils investiront et consommeront davantage, ce qui stimulerait l’économie.

Vincent Brousseau-Pouliot Vincent Brousseau-Pouliot
La Presse

Deux chercheurs du King’s College de Londres, David Hope et Julian Limberg, ont voulu vérifier cette théorie. Ils ont mesuré les conséquences sur l’économie des baisses d’impôt majeures pour les riches dans 18 pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), dont le Canada, pendant 50 ans, entre 1965 et 2015. Leur conclusion ? « Les baisses d’impôt majeures pour les riches augmentent les inégalités, mais elles ne stimulent pas l’économie », indiquent-ils par courriel à La Presse.

Voici leurs trois principales conclusions :

1) Les baisses d’impôt majeures pour les riches n’ont pas d’effet sur la croissance économique.

Selon les deux auteurs, l’effet positif sur l’économie sur une période de cinq ans est nul (« près de zéro »). Pour arriver à cette conclusion, ils ont comparé la performance économique des pays qui ont accordé des baisses d’impôt majeures à leurs contribuables les plus riches à celle des pays qui n’en ont pas accordé.

Qu’est-ce qu’une baisse d’impôt majeure pour les riches ? Les deux chercheurs du King’s College de Londres ont adopté une définition complexe à décrire pour les non-initiés. Selon leur définition, le Canada a accordé des baisses d’impôt majeures pour les riches une seule fois durant cette période, soit en 1972-1973. À cette époque, le gouvernement libéral de Pierre Elliott Trudeau a aboli l’impôt sur les successions et fait passer le taux d’imposition maximal (fédéral-provincial) de 80 % à 60 % (ce taux est aujourd’hui de 53 % au Québec). Aux États-Unis, il y a eu deux baisses d’impôt majeures pour les riches, instaurées par le président Ronald Reagan en 1982 puis en 1987-1988.

2) Elles n’ont pas d’effet à long terme sur le taux de chômage.

À court terme, le taux de chômage diminue d’environ 0,5 % sur deux ans après les baisses d’impôt majeures pour les riches. Mais voilà : le taux de chômage était déjà en train de diminuer avant les baisses d’impôt. Et sur cinq ans, il revient au même point qu’au moment des baisses d’impôt.

3) Elles enrichissent le 1 % des plus riches.

Par contre, ces baisses d’impôt ont au moins un effet économique à long terme : elles augmentent les inégalités entre le groupe du 1 % des plus riches et le reste de la population.

Selon l’étude publiée ce mois-ci par l’institut de la London School of Economics sur les inégalités, une baisse d’impôt majeure fait en sorte que le groupe de 1 % des plus riches accroît de 0,8 % sa part du revenu annuel total des contribuables.

> Pour consulter l’article de David Hope et Julian Limberg (en anglais)

À titre d’exemple, aux États-Unis, le 1 % des plus riches a gagné 20 % des revenus totaux de tous les contribuables en 2014, comparativement à 10,5 % en 1979.

Reagan et Trump

Pour justifier la théorie du ruissellement, les économistes de droite renvoient souvent aux baisses d’impôt de Ronald Reagan en 1982 et en 1987-1988. Durant son mandat, Ronald Reagan a baissé le taux fédéral maximal des particuliers de 70 % à 28 %. Entre 1982 et 1989, l’économie américaine a crû en moyenne de 3,6 % par an.

C’est beaucoup, mais il faut regarder la situation dans son ensemble.

Premièrement, l’économie américaine se relevait d’une récession importante au début des années 1980.

Deuxièmement, « il n’y a pas de preuve que les baisses d’impôt ont causé la bonne performance de l’économie, seulement que les deux ont eu lieu en même temps. En fait, plusieurs économistes croient que la bonne performance de l’économie américaine dans les années 1980 a été causée par d’autres facteurs, dont la politique monétaire [de la Réserve fédérale] », indiquent Julian Limberg et David Hope.

Troisièmement, la fin des années 1980 a été une période de croissance économique importante pour la plupart des grandes économies du monde, qu’elles aient ou non accordé des baisses d’impôt aux plus riches, mentionnent les deux chercheurs.

Donald Trump est un autre président américain qui s’est inspiré de la théorie du ruissellement. En 2016, il avait promis que ses baisses d’impôt permettraient à l’économie américaine de croître de 3,5 % par an durant son mandat. L’administration Trump a effectivement réduit les impôts. Selon le Tax Policy Center, environ 21 % des baisses d’impôt de Donald Trump ont bénéficié au 1 % des Américains les plus riches, et 65 % des baisses d’impôt ont bénéficié aux 20 % des Américains les plus riches.

L’économie n’a pas crû comme le prédisait Donald Trump : entre 2017 et 2019 (en excluant l’année 2020 marquée par la crise de la COVID-19), elle a progressé en moyenne de 2,5 % par an. Il s’agit de la croissance annuelle moyenne de l’économie américaine depuis 1990.

Pendant la même période (de 2017 à 2019), le Canada, qui n’a pas accordé des baisses d’impôt aux contribuables mieux nantis, a vu son économie croître en moyenne de 2,3 % par an.