Vous avez l’impression que tout coûte plus cher en temps de pandémie ? Faux, selon les statistiques : les prix ont même globalement légèrement baissé entre février et octobre dernier. Mais ce constat cache de grandes disparités, du poulet qui coûte effectivement plus cher à l’essence qui a plongé, pour le plus grand bonheur des automobilistes. État des lieux.

Karim Benessaieh Karim Benessaieh
La Presse

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C’est la baisse, selon Statistique Canada, de l’indice des prix à la consommation au Québec pour l’ensemble des biens et services entre février et octobre 2020. Il s’agit de données non désaisonnalisées, qui reflètent donc des variations d’un mois à l’autre. Pour la même période en 2019, avec la même méthode, on notait une hausse de 1,69 %. Précisons que pour l’ensemble de l’année 2020, en données désaisonnalisées, l’inflation globale au Canada est estimée à 0,7 %.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Benoit Durocher, économiste principal au Mouvement Desjardins

« On est en bas de la fourchette inférieure de la cible de la Banque du Canada, qui est de 1 %, note Benoit Durocher, économiste principal au Mouvement Desjardins. On était à 2,2 % avant février, ça a chuté avec le confinement, on s’est même retrouvé en territoire négatif en mai. On est revenu en territoire positif depuis juin, mais l’inflation demeure quand même très faible. C’est clair que ce sont les effets de la pandémie. »

Et les gagnants sont…

De toute évidence, les automobilistes et autres utilisateurs de mazout et d’essence, qui paient leur précieux liquide 23 % et 11 % moins cher depuis février dernier. Un des indicateurs les plus sûrs d’un ralentissement économique, c’est la chute du cours du pétrole, qui a été brutale au printemps dernier. Le WTI Crude, par exemple, est passé de 53,38 $ US en février à-37,63 $ US le 20 avril (en territoire négatif), avec l’arrêt quasi total de l’économie de la plupart des pays.

Les transports publics (- 7 %) ont évidemment été frappés par le télétravail et le confinement pendant trois mois. Les vêtements et chaussures, en baisse de 2 %, reflètent la même tendance, surtout menée par une chute de 6 % du prix des vêtements pour enfants.

Il faut se rappeler qu’il y a eu des fermetures qui ont fait en sorte que beaucoup de détaillants se sont trouvés avec des stocks importants de vêtements et chaussures.

Benoit Durocher, économiste principal au Mouvement Desjardins

Les hôteliers sont particulièrement touchés, alors que le prix de l’hébergement des voyageurs a dégringolé de 9 % depuis février.

Cellulaires à bas prix

PHOTO JIM WILSON, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Statistique Canada note une baisse de 13 % des prix de téléphonie cellulaire depuis 2016.

La baisse du coût des communications (- 5 %) est un phénomène plus nuancé. Oui, la pandémie y est pour quelque chose puisque la plupart des fournisseurs ont fait des cadeaux à leurs clients, notamment en abolissant les limites de consommation de données. Mais il y a plus. « C’est la poursuite d’une tendance qui est là depuis un certain temps », note M. Durocher.

Pour les services internet au Québec, par exemple, la baisse est constante depuis janvier 2016. Entre ce mois-là et janvier 2020, donc avant la pandémie, les prix ont baissé de 4 %.

Pour la téléphonie cellulaire, la baisse est encore plus spectaculaire : pour l’ensemble du Canada (les données pour le Québec ne sont pas compilées), on note une baisse de 13 % durant la même période. Une nuance ici : Statistique Canada établit des comparaisons pour des services similaires. Autrement dit, si les Canadiens recourent à des forfaits plus gourmands pour lesquels ils paient le même prix, ce qui est généralement le cas depuis plusieurs années, ils ne verront pas la différence sur leur portefeuille.

Dissensions alimentaires

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Selon Statistique Canada, le prix de l’ensemble des aliments au Québec a augmenté de 0,2 % depuis février dernier.

Selon Statistique Canada, le prix de l’ensemble des aliments au Québec a augmenté de 0,2 % depuis février dernier. Rien pour hurler dans les chaumières, d’autant qu’on avait eu droit à une baisse de 0,3 % en 2019 pour la même période.

On note toutefois de grandes disparités, par exemple entre le poulet, en hausse de 13 %, et les légumes frais, qui ont baissé de 12 %.

Mais voilà, tous ne partagent pas cette analyse, à commencer par le Laboratoire en science analytique agroalimentaire de l’Université Dalhousie, qui a publié début décembre son rapport annuel sur les Prix alimentaires canadiens. On estime plutôt que la hausse des prix pour 2020 sera entre 2 % et 4 %, au Québec comme au Canada. Les viandes – y compris les volailles, mais pas les poissons – devraient notamment augmenter de 4 à 6 %.

Pourquoi cette disparité avec Statistique Canada ? « Les chiffres de Statistique Canada, on y va avec beaucoup de réserves », répond pudiquement Sylvain Charlebois, directeur du Laboratoire. Selon lui, combinée aux hausses des années précédentes, on note une tendance où « on quitte tranquillement pas vite une époque durant laquelle l’alimentation n’était pas chère en Amérique du Nord. » Si les prix restaient bas, c’était notamment parce qu’un oligopole en distribution alimentaire, où cinq gros joueurs vendent 90 % des produits, arrivait à imposer ses prix aux producteurs et aux transformateurs canadiens », explique-t-il.

C’est sûr qu’on est bien servi pour le moment, mais ce n’est pas facile pour la transformation. Et dès qu’on perd le contrôle dans ce domaine, on devient plus vulnérable.

Sylvain Charlebois, directeur du Laboratoire en science analytique agroalimentaire de l’Université Dalhousie

Il note par ailleurs qu’il n’y a pas eu de réelle pénurie depuis la mi-mars, seulement des ruptures de stock temporaires. « N’importe quelle entreprise qui gère des hausses de vente de 40 %, qu’on vende des chaussures ou des pommes de terre, ça va être la même chose. »

En hausse

PHOTO OLIVIER DOULIERY, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Les équipements et services de divertissement au foyer, notamment les abonnements à des services vidéo comme Netflix, ont augmenté de 8 % depuis 10 mois.

Si on exclut les aliments, on retrouve deux grandes catégories de produits dont les prix ont augmenté parce que les consommateurs québécois ont investi dans leur domicile ou leur bien-être : les services de soins personnels et les équipements et services de divertissement au foyer. La rareté de l’offre et les mesures de protection coûteuses expliquent la première hausse.

On retrouve dans la seconde les populaires achats de téléviseurs et de chaînes stéréo, ainsi que les services vidéo et audio à la Netflix, Tou.tv et Spotify, qui ont connu une hausse de prix de 3 % au Québec. À l’échelle canadienne (les données précises pour le Québec n’ont pas été compilées), dans cette catégorie, ce sont les « achats de médias numériques », chansons, films et livres, qui ont connu la plus forte inflation, avec 12,2 %.

Reculs « temporaires »

Voir l’économie faire du surplace, à la limite de la déflation, est généralement le cauchemar de toute société. Benoit Durocher se fait toutefois rassurant. « Il y a beaucoup de facteurs qui tirent l’inflation vers le bas, mais ils sont temporaires. On parle de vaccination dans les prochains mois ; on se doute bien, dans ce contexte, que l’évolution des prix va reprendre un rythme un peu plus normal. » Il note cependant que l’économie canadienne est loin d’avoir récupéré le terrain perdu. « Ça va prendre plusieurs mois. La croissance des prix va rester un peu plus faible, entre 1 % et 2 %, dans la zone inférieure de la fourchette cible. »