Le Québec et la Caisse de dépôt et placement y perdent des centaines de millions, mais malgré tout, comment dire, la nouvelle est réjouissante.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Pardon ? Oui, réjouissante, vous dis-je. Pour une raison bien simple : enfin, la cimenterie a un avenir prévisible, une rentabilité envisageable. Et ses 200 emplois sont protégés pendant au moins neuf ans. Dans une région comme la Gaspésie, ce n’est pas rien.

Le ministre Pierre Fitzgibbon, toujours aussi franc, a déclaré que le gouvernement du Québec fait une croix sur les 472 millions qu’il a consacrés à Ciment McInnis, soit les 350 millions d’injections de fonds, plus les 122 millions d’intérêts courus. Peut-être qu’un jour, dans 10-15 ans, le gouvernement recevra un genre de dividende, mais la probabilité est si faible, compte tenu du lointain rang du gouvernement parmi les créanciers, qu’il est préférable de dire adieu à ces fonds publics, a-t-il expliqué.

La Caisse, de son côté, est peu loquace sur les fonds qu’elle y perd, affirmant que la dévaluation de son investissement, estimé à 450 millions, n’est que sur papier. L’institution dit espérer se refaire avec son placement dans la nouvelle coentreprise formée par McInnis et l’ontarienne St. Marys Cement. La Caisse avait 27,5 % de McInnis et elle reçoit en échange 17 % de la nouvelle entité fusionnée, en partenariat avec la brésilienne Votorantim Cimentos (83 %).

On en saura plus lors de la publication du rapport annuel 2020 de la Caisse, dans quelques mois, mais en attendant, il est clair que la valeur des fonds injectés par l’institution est dégonflée. Qu’on en juge. L’investissement de 1,7 milliard des partenaires – dont faisait partie la famille Bombardier-Beaudoin – dépasse de 70 % les prévisions de départ. Et la cimenterie n’est pas encore rentable après plus de trois ans d’activités.

Pourquoi la nouvelle demeure-t-elle réjouissante, malgré tout ? Parce que l’acquéreur, lui, a une possibilité bien plus grande de faire de l’usine de Port-Daniel–Gascons un investissement rentable et pérenne.

D’abord, Votorantim a visiblement pu prendre pour une bouchée de pain le contrôle d’une cimenterie flambant neuve, sise dans un endroit où la ressource est abondante, et dotée d’un port en eaux profondes. Oui, la cimenterie a coûté cher, mais Votorantim ne basera pas ses calculs de rendement sur l’investissement de 1,7 milliard, mais sur un chiffre bien plus petit. Ses frais fixes seront donc beaucoup plus faibles que ceux des investisseurs d’origine.

Ensuite, parce que McInnis et la Caisse s’adjoignent un partenaire qui sait comment produire du ciment, connaît bien l’industrie et est doté d’un vaste réseau de distribution et de clients. Votorantim est le 6producteur de ciment du monde. Sa capacité de production est de 52 millions de tonnes par an et le groupe compte 22 000 employés dans 11 pays, dont 2400 en Amérique du Nord (avant l’ajout des 200 de McInnis).

Bref, du solide.

Cela dit, le pari de la Caisse de dégager un profit de son investissement dans cette aventure est loin d’être gagné. L’institution obtient 17 % de l’entité fusionnée St. Marys-McInnis. Et cette entité, selon ce que l’on sait, ne ressemble pas au géant de la maison mère brésilienne.

Les détails financiers de la fusion, qui nous permettraient de juger de la valeur, sont confidentiels. Néanmoins, certains paramètres nous donnent une idée des termes de l’échange.

St. Marys Cement compte 500 employés et McInnis, 200. La première a une capacité de production de 5,5 millions de tonnes, contre 2,2 millions pour la seconde. Bref, tant pour la capacité de production que pour le nombre d’employés, St. Marys est environ 2,5 fois plus grosse que McInnis.

La capacité de St. Marys, dont le siège social est à Toronto, se répartit dans quatre cimenteries, dont deux ont plus de 100 ans. St. Marys a aussi deux broyeurs à ciment et les deux entités ont à peu près le même nombre de terminaux de distribution (12 pour St. Marys et 10 pour McInnis).

St. Marys-Votorantim a des usines vieillissantes, mais le groupe a un atout incontournable : sa connaissance de l’industrie.

Nouvelle réjouissante, donc, mais les politiciens et autres gestionnaires de fonds publics peuvent-ils enfin retenir la leçon, maintes fois répétée par le passé : l’État n’est pas un bon investisseur dans des projets privés, et s’il s’y risque, ce doit être avec une participation minoritaire et, surtout, avec un partenaire stratégique, pas autrement.