On ne pourra pas accuser le fédéral d’être resté les bras croisés. De l’argent pour la COVID-19, il y en a eu, et massivement. Mais devant un nouveau plan de relance envisagé de 100 milliards, la question qui se pose, c’est : est-ce trop ?

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

C’est Michael Sabia qui devra réfléchir au comment et au combien, à titre de nouveau sous-ministre fédéral des Finances. L’homme conseillera la ministre Chrystia Freeland, qui a indiqué son intention d’imiter les autres pays en injectant l’équivalent de 3 à 4 % du PIB dans un plan de relance sur trois ans — soit 100 milliards — sans dire comment précisément.

Pour le combien, le récent énoncé économique dresse un constat des efforts majeurs du Canada à ce jour. Ainsi, les gouvernements du Canada ont déjà injecté l’équivalent de presque 17 % du PIB canadien pour des mesures stratégiques de soutien (injections directes en santé et autres, dépenses accélérées et revenus reportés).

Le Canada vient loin devant les États-Unis (environ 12 % du PIB) et loin devant les grands pays européens comme la France, le Royaume-Uni ou l’Allemagne, qui ont mis moins de 10 % de leur PIB à cet égard, selon l’énoncé économique.

PHOTO SEAN KILPATRICK, LA PRESSE CANADIENNE

Michael Sabia est le nouveau sous-ministre fédéral des Finances

Le déversement a été tel que les Canadiens ont épargné comme jamais. De fait, aucun des principaux pays n’a vu le taux d’épargne des ménages augmenter autant qu’au Canada au 2e trimestre (23 points de pourcentage). En Europe, par exemple, le bond a été d’environ 12 points, contre 16 points aux États-Unis.

À cela s’ajoute, bien sûr, l’appui de la Banque du Canada, qui fait du Canada le pays qui a vu les taux d’intérêt des obligations à 10 ans chuter le plus brusquement (100 points de base) parmi les pays cotés AAA, avec les États-Unis. Le Canada devance nettement l’Allemagne, l’Australie ou la Suède à ce chapitre, par exemple, dont le recul est de moins de 50 points de base.

Bref, le fédéral, les provinces et la banque centrale n’ont pas lésiné. Devant ce constat, le duo Freeland-Sabia doit-il en rajouter, sachant ce qu’il en coûtera aux générations futures ? Et si oui, combien ?

« Il faut se poser la question. Considérant les sommes déjà dépensées, il faudrait être plus parcimonieux », croit l’économiste en chef du Mouvement Desjardins, François Dupuis.

Dans son énoncé, la ministre Chrystia Freeland parle de scénarios de 70 à 100 milliards d’injections de fonds entre 2021 et 2024, qui créeraient un million d’emplois. La moitié de l’argent serait versée en 2022, essentiellement. Selon le scénario choisi, le plan ferait bondir le déficit cumulé des trois prochaines années entre 319 et 349 milliards, qui s’ajouterait à celui de 399 milliards de cette année.

PHOTO BLAIR GABLE, ARCHIVES REUTERS

Dans son énoncé économique fait à la fin du mois de novembre, la ministre des Finances, Chrystia Freeland, parle de scénarios de 70 à 100 milliards d’injections de fonds entre 2021 et 2024, ce qui créerait un million d’emplois.

Comme justificatif, l’énoncé cite le Fonds monétaire international (FMI). La directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, exhorte les pays à ne pas couper prématurément l’aide aux entreprises et aux travailleurs. « Les mesures fiscales pour la reprise sont une occasion de rendre l’économie plus inclusive et plus verte », juge le FMI.

L’énoncé de Mme Freeland compare le plan canadien aux récents plans annoncés ailleurs, qui varient de l’équivalent de 1,4 % du PIB au Royaume-Uni à 4,1 % en France.

Mais en faudra-t-il autant ? Et quels devraient être les secteurs visés ?

Il faut dire que le Canada, malgré les injections considérables, a un bilan de retour à l’emploi qui n’est pas aussi reluisant qu’ailleurs. Notre taux de chômage, qui faisait l’envie de la planète auparavant, était de 8,9 % en octobre 2020, comparé à 8,6 % en France, 7 % en Australie, 6,9 % aux États-Unis et 4,5 % en Allemagne, selon les données de l’OCDE.

Vous avez bien lu : notre taux de chômage est plus élevé qu’en France !

L’économiste en chef de la Banque Nationale, Stéfane Marion, croit qu’il y a un risque de dérapage de nos finances publiques, d’autant que le plan de relance de 100 milliards est encore flou.

Toutefois, il croit que le plan pourrait comprendre des mesures structurantes qui engendreraient des emplois à long terme et des recettes pour l’État. Parmi ces mesures, il cite un éventuel programme pancanadien de financement des garderies, proposé par Mme Freeland.

Au Québec, ce programme social lancé par Pauline Marois a fait augmenter le taux d’emploi des femmes de façon marquée et amoindri les effets du vieillissement de la population. Stéfane Marion rappelle qu’une telle dépense publique procurerait alors davantage de recettes que de dépenses pour l’État à moyen terme, comme certaines études l’ont démontré au Québec.

Et si le fédéral voit vert, dit-il, il devra s’arrimer à l’administration Biden — pro-environnement — afin de maximiser l’impact tout en ne nuisant pas à l’économie.

François Dupuis, de Desjardins, insiste sur l’importance de cibler les mesures. L’énoncé économique identifie d’ailleurs certains secteurs qui ont nettement plus souffert que d’autres, notamment l’hébergement et la restauration, les arts et spectacles, et le transport aérien.

Ces trois secteurs ont respectivement récupéré seulement 72 %, 53 % et 29 % de leur niveau d’avant COVID-19, tandis que d’autres ont dépassé leur niveau d’avant-COVID-19, comme la vente de logements (121 %).

Pour ces secteurs atrophiés, faudra-t-il vraiment déverser autant d’argent public ? Ou n’est-ce pas plutôt la vaccination massive et la levée du confinement qui changeront la donne ? Je penche pour la seconde option.