Le monde a craint pendant des années de manquer de pétrole, et voilà que de plus en plus de signes indiquent qu’il en aura trop, beaucoup trop.

Hélène Baril Hélène Baril
La Presse

Ce n’est pas pour demain. Le pétrole et les autres énergies fossiles combleront la moitié des besoins en énergie de l’humanité pendant encore des décennies, selon l’Agence internationale de l’énergie.

Mais en paralysant l’activité économique pendant des mois, la pandémie a fait chuter brutalement la consommation de pétrole et provoqué un choc assez important pour forcer une remise en question dans les hautes sphères des entreprises pétrolières et gazières.

La demande devrait revenir à mesure que les vaccins seront distribués et que l’épidémie se résorbera. La consommation de pétrole reviendra-t-elle à son niveau d’avant la crise quand le monde se remettra à vivre et à voyager ? Probablement. Mais les plaques tectoniques du secteur pétrolier, qui règne sur le monde depuis le début du XXe siècle, commencent à bouger.

Il y a des indices qui ne trompent pas. L’été dernier, on a appris qu’ExxonMobil, qui fait partie de l’indice Dow Jones des 30 plus importantes entreprises américaines depuis 92 ans, s’est fait montrer la sortie. Signe des temps, elle a été remplacée par Salesforce, une firme de logiciels qui vient de mettre 27,7 milliards US sur la table pour acheter Slack.

La capitalisation boursière d’Exxon a déjà été la plus élevée au monde, à 500 milliards US. Aujourd’hui, elle est inférieure à 200 milliards US et vient d’être surpassée par celle de NextEra, un géant de l’énergie renouvelable. Un autre signe des temps.

En Europe, les géants du pétrole comme BP, Shell et Total ont commencé à changer de cap. BP a annoncé qu’elle voulait réduire sa production de pétrole et devenir un leader mondial des énergies renouvelables. Shell s’est engagée à devenir carboneutre en 2050, Total veut faire la même chose et les deux entreprises veulent se lancer dans la production à grande échelle de biocarburants.

Des radiations records

De ce côté-ci de l’Atlantique, les pétrolières n’ont pas l’intention de se lancer dans la production d’énergie renouvelable. Les producteurs sont plus optimistes sur la demande future et ils subissent moins de pression de la part des investisseurs. Mais les grands paquebots pétroliers américains ont eux aussi entrepris un virage.

Les deux géants ExxonMobil et Chevron ont sabré leur budget d’investissement et annoncé des milliers de mises à pied. Pas seulement pour cette année, pour répondre à la chute soudaine de la demande due à la pandémie, mais aussi pour les prochaines années.

Chevron, par exemple, a annoncé une révision à la baisse de ses investissements pour la période 2022-2025, ce qui indique que l’entreprise s’attend à ce que le prix du pétrole reste bas pour un bon bout de temps.

L’ampleur des radiations effectuées au cours des derniers mois par les grandes pétrolières est un autre signe que leur confiance en l’avenir s’effrite. Depuis un an, une somme record de 80 milliards US a été effacée des bilans des entreprises pétrolières. Toutes sortes de projets de développement ont ainsi été écartés parce que leur rentabilité à long terme n’est plus assurée.

À elle seule, ExxonMobil vient d’abandonner pour 20 milliards US de projets de développement aux États-Unis et au Canada.

La nouvelle de la mort du pétrole est grandement prématurée. Le charbon, que le pétrole a remplacé, n’a pas disparu. Il est encore utilisé partout dans le monde, y compris au Canada.

Les grandes manœuvres de l’industrie pour mettre de l’ordre dans le bilan ne signifient pas qu’elle abandonne la partie. À moyen terme, la réduction des investissements pourrait faire diminuer l’offre de pétrole et faire flamber les prix. Mais le règne du pétrole achève, et même ses plus ardents défenseurs le reconnaissent maintenant.