Ottawa versera 691 millions sur 10 ans aux 4800 producteurs de volaille et d’œufs affectés par les traités de libre-échange. Les fermes laitières toucheront quant à elles un paiement direct selon leur taille; ainsi, une ferme moyenne, d'environ 80 vaches, touchera 38 000 $. Salué par certains, le programme du fédéral reçoit toutefois un accueil en demi-teinte dans l’industrie.

Henri Ouellette-Vézina Henri Ouellette-Vézina
La Presse

« C’est une bonne nouvelle. Nous croyons sincèrement à la valeur du système de gestion de l’offre […] pour la vitalité de nos communautés rurales et la sécurité alimentaire de notre pays », a martelé la ministre de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire, Marie-Claude Bibeau, lors d’une conférence de presse samedi.

L’annonce fait suite au dévoilement, en août 2019, d’une somme de 1,75 milliard réservée aux producteurs laitiers canadiens, d’abord prévue sur huit ans. Plus de 10 000 producteurs laitiers ont reçu leur premier paiement en espèces en décembre et janvier derniers.

PHOTO ADRIAN WYLD, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Marie-Claude Bibeau, ministre fédérale de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire

Pour limiter les impacts, c’est sur une période de trois ans que sera versé le reste des paiements. Les sommes atteindront 468 millions en 2020-2021, puis 469 millions en 2021-2022 et 468 millions en 2022-2023. Quant à eux, les producteurs de poulet, d’œufs et de dinde se partageront une enveloppe spéciale d’environ 691 millions, sous forme de programmes d’investissement.

En janvier, Ottawa avait versé la somme de 345 millions pour couvrir l’impact des accords de libre-échange avec l’Europe et avec la zone transpacifique. Ces sommes avaient toutefois été distribuées aux producteurs de lait seulement, les producteurs et de volaille et d’œufs étant exclus.

Aucune compensation n’a toutefois été précisée à ce stade pour ce qui est des transformateurs. « Ça va venir. On travaille là-dessus en ce moment. Il faut trouver un juste équilibre », a assuré Mme Bibeau, en soulignant que l’attribution des contingents tarifaires devra d’abord être discutée.

Fait important : rien n’est encore prévu pour contrer l’effet d’un troisième accord majeur, l’Accord de libre-échange Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM). « Il n’y a pas d’échéancier précis », a reconnu Mme Bibeau à ce sujet, en soulignant que les efforts sont surtout mis actuellement sur les programmes d’aide d’urgence liés à la COVID-19.

« C’est décevant »

Pour de nombreux producteurs et spécialistes, la réalité est nettement moins rose que ne le laisse entendre le gouvernement. « On nous annonce encore une fois de grands délais sur plusieurs années, alors que les difficultés, on les vit maintenant. Pour moi, c’est un mauvais diachylon, une aide qui arrive en retard sur nos réalités », lance Jean Morin, propriétaire de la Fromagerie du Presbytère.

Le producteur souligne que les pertes subies par l’industrie « ne datent pas d’hier ». « Pourtant, l’aide arrive avec parcimonie pour les prochaines années. C’est des grenailles par rapport à ce qu’on vit en ce moment », insiste-t-il.

Chez les Éleveurs de volailles du Québec, la directrice Marie-Ève Tremblay conserve certaines réserves. « Ça prend la forme de ce qu’on avait demandé, mais il reste qu’il y a peu de détails. L’argent est sur la table, mais encore faut-il savoir comment ça va se répartir entre les secteurs », dit-elle.

Le signal d’appui à la gestion de l’offre est positif, mais la lourdeur administrative fait parfois en sorte de ralentir l’application des programmes.

Marie-Ève Tremblay, directrice des Éleveurs de volailles du Québec

Sylvain Charlebois, directeur du Laboratoire de recherche en sciences analytiques agroalimentaires de l’Université Dalhousie, dit comprendre ces inquiétudes. « Encore une fois, on dédommage un secteur avec des formules obscures. On ne sait pas trop comment ça fonctionnera. Même la ministre a eu de la difficulté à expliquer son raisonnement », déplore-t-il. Pour lui, le plus inquiétant est que les transformateurs laitiers n’aient toujours aucune garantie. « Ce sont eux qui sont pourtant vraiment affectés par les traités de commerce. Et ils n’obtiennent rien. C’est très décevant », ajoute le spécialiste.

Régler le dossier de l’ACEUM « rapidement »

Questionné par La Presse, le porte-parole des Producteurs de lait du Québec, François Dumontier, demeure de son côté plus optimiste. « On est contents que les montants soient sécurisés. Ça n’avait pas de bon sens de partir sur huit ans, et qu’on soit obligés de faire des campagnes de mobilisation chaque année », dit-il. Son organisation presse Ottawa de « procéder rapidement » pour régler le dossier de l’ACEUM.

On vient de régler un morceau important, mais il en reste encore. Il faut que le gouvernement lance rapidement un signal indiquant que le dossier progresse.

François Dumontier, des Producteurs de lait du Québec

À l’Union des producteurs agricoles (UPA), le président Marcel Groleau abonde dans le même sens. « Ça ressemble beaucoup à ce qu’attendaient les producteurs, donc c’est bien. Ce qui manque encore toutefois, c’est les transformateurs laitiers. Il ne faut pas non plus que ça tarde pour l’ACEUM, puisque les importations américaines ont déjà débuté », remarque-t-il.

Le président de la Fédération des producteurs d’œufs du Québec, Paulin Bouchard, est du même avis. « On est contents qu’il y ait cette reconnaissance que les ententes de libre-échange créent des dommages. Mais il reste encore des étapes à franchir. On manque de détails sur l’attribution des sommes par secteurs », dit-il.

Des élus de l’opposition, eux, ont dénoncé l’hypocrisie du gouvernement dans ce dossier. « Depuis 2015, les libéraux ont négligé les producteurs de la gestion de l’offre. Combien de producteurs ne sont plus en production en raison du laxisme libéral ? Nous allons continuer de mettre de la pression ; les producteurs et les transformateurs doivent connaître rapidement les détails des compensations pour l’ACEUM », illustre le député conservateur Luc Berthold, responsable des dossiers relevant du Conseil du Trésor.

« Rien pour les transformateurs, aucun détail des programmes d’investissements, rien pour l’ACEUM. On maintient la pression », renchérit le bloquiste Yves Perron. Son parti a proposé mardi l’adoption du projet de loi C-216, qui interdirait à tout gouvernement négociant un accord de libre-échange de faire des concessions nuisibles aux producteurs assujettis au système de gestion de l’offre.