« Comment ça se fait qu’il y a encore des gens qui pensent que c’est du luxe ? », laisse tomber Martin Drapeau, au bout du fil.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

« Pourquoi est-ce que cette idée reste ? »

Ce que le psychologue ne comprend pas, c’est la barrière, psychologique, justement, qui nous empêche encore de plonger dans des investissements publics majeurs en santé mentale.

Des investissements dans le réseau de la santé, bien évidemment, comme celui de 100 millions qui vient d’être annoncé par le gouvernement de François Legault, pour que les psychiatres et autres médecins et psychologues en milieu hospitalier et en clinique puissent soigner les tous les cas les plus sérieux qui leur arrivent, et même parfois les dossiers très lourds comme ceux qui viennent à l’esprit quand on pense aux dérapages tragiques constatés douloureusement ces dernières semaines.

Mais on a aussi besoin d’investissements en psychothérapie de base, pour soigner les autres cas. Les légers. Les modérés. Ceux qui ne font pas les nouvelles, mais qui ont quand même besoin d’attention, ceux qui engorgent les urgences et qui remplissent les journées des médecins de famille quand ça pourrait être autrement, qui monopolisent des ressources qui devraient se consacrer à d’autres problèmes. Ceux qui peuvent être soignés par des psychologues et tous les autres psychothérapeutes reconnus par le gouvernement, dans leurs bureaux – ou par vidéo maintenant –, mais ailleurs que dans les hôpitaux et les cliniques.

Et ne venez pas dire que ça coûterait trop cher. La démonstration a été faite par des chercheurs québécois, dont le psychologue et chercheur de McGill Martin Drapeau, en 2017, que si la psychothérapie pour les troubles de l’humeur – la grande famille des dépressions – était incluse dans les services payés par le régime de santé public, on pourrait récupérer 2 $, notamment en retombées fiscales et en économies de frais médicaux, pour chaque dollar investi. Ça serait peut-être un petit peu moins si on incluait aussi les troubles anxieux, l’autre grand groupe de problèmes, précise M. Drapeau.

L’Australie et le Royaume-Uni ont de telles politiques, et ça marche.

Ça vaut la peine d’investir.

La proposition d’accès universel a d’ailleurs été faite par le Parti libéral de Dominique Anglade, une proposition qui va plus loin que ce qu’avait suggéré le ministre Gaétan Barrette avant la défaite du PLQ.

L’idée est facile à comprendre intuitivement. Oui, il faudrait rembourser les frais de toutes ces personnes dépressives ou anxieuses qui iront chez le psychologue – ou un travailleur social, ou une infirmière ou un membre de toutes les autres professions reconnues qui ont le droit de recevoir la formation adéquate et l’attestation pour pratiquer la psychothérapie.

Mais quand on sait tout ce que les problèmes de santé mentale peuvent causer, de la dépendance aux drogues, au tabac ou à l’alcool à la violence conjugale, en passant par l’absentéisme, l’obésité et mille autres difficultés, on comprend aisément comment il y a de l’argent à économiser et des rentrées fiscales à aller chercher en permettant à tous ces gens de vivre en santé.

Surtout, surtout, quand on sait à quel point les entrepreneurs, ces créateurs d’emplois et de richesse, ont besoin de ce genre d’aide ! Et plus que jamais maintenant, avec le confinement et la crise, et la pandémie, des causes majeures de stress qui ne risquent pas de disparaître rapidement. Depuis le début du confinement en mars, d’ailleurs, les réclamations pour les antidépresseurs au Québec ont augmenté de 20 %. Et ce chiffre commence à dater, précise M. Drapeau. C’est probablement encore plus élevé, croit-il.

Évidemment, c’est un peu froid de parler uniquement ici d’argent, de la psychologie comme si c’était uniquement une façon d’augmenter la productivité, alors qu’on devrait d’abord et avant tout chercher surtout le bien-être de tout le monde.

Mais c’est la question de l’argent, le coût de ces services, qui d’une part empêche actuellement les Québécois d’aller chercher l’aide dont ils ont besoin – parce qu’ils n’ont pas les moyens de se la payer – et c’est aussi les coûts des services qui nous font hésiter à les intégrer dans notre couverture collective. Alors oui, parlons d’argent.

Et Christine Grou, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec, est prête à le faire. « En fait, la vraie question qu’on doit poser, c’est : pouvons-nous nous permettre de ne pas couvrir ces soins ? »

Chez les jeunes de moins de 24 ans, les problèmes de santé mentale sont la première cause d’hospitalisation, ce qui est très coûteux. Les troubles de santé mentale sont aussi une des premières sources d’absentéisme au travail, ce qui coûte très cher à la société. La santé mentale est aussi derrière toutes sortes d’autres problèmes de santé physique, qu’on finit par soigner, eux, mais qui auraient pu être prévenus. On pense ici à l’obésité, par exemple, à l’alcool ou au tabac et à tous les problèmes de diabète, de cancer, de maladies coronariennes qui en découlent. Imaginez si un soutien adéquat permettait de couper court au développement des mauvaises habitudes de vie et donc des maladies ?

En fait, est-ce même éthique de ne pas couvrir ces soins de base en santé mentale si tout le reste est couvert en santé au Canada ?

Ce système à deux vitesses ne marche pas.

Si quelqu’un a un cancer et souffre de dépression à cause de sa maladie, pourquoi est-ce que ça, ça ne serait pas soigné ? Si une personne a un cancer et subit des effets secondaires physiques à cause du traitement, il est clair qu’ils seront soignés. Pourquoi pas ceux dans la tête ?

Et quelle est cette façon de traiter des problèmes uniquement s’ils ont été causés dans certaines circonstances ? demande Mme Grou.

Actuellement, les troubles psychologiques provoqués par un accident de voiture, un crime ou une situation au travail sont couverts par différentes mesures de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail, le programme d’indemnisation des victimes d’actes criminels ou la Société de l’assurance automobile du Québec.

Imaginez si, avant de vous soigner pour une jambe fracturée, on vous demandait comment ça s’est produit pour décider si oui, ou non, c’est couvert par l’assurance maladie.

« Pour les dépressions, on sait que le meilleur traitement, c’est une combinaison de médicaments et de psychothérapie », dit en outre la psychologue.

« On ne se questionne pas sur le prix de la médication. »

Or, la psychothérapie coûte moins cher, et a des effets plus durables.

Et les trois quarts des patients préfèrent la psychothérapie à la médication.

Est-ce que la promesse du PLQ est donc réaliste ? « Oui », répond Mme Grou.

D’abord, il y a toutes les personnes dont on a besoin, au Québec, pour rendre les services. Plus de 8000 psychologues et quelque 1600 autres professionnels reconnus.

Ensuite, ces gens sont aussi formés pour poser le diagnostic. Donc on élimine une étape du processus. Pas besoin d’aller voir un médecin de famille, qui recommande ensuite le service. Les psychothérapeutes peuvent déterminer eux-mêmes s’il y a un besoin réel.

En fait, dit Mme Grou, la preuve n’a plus besoin d’être faite qu’investir dans un accès universel est une bonne idée.

Ce qui manque, c’est la volonté de faire ce changement.