Suis-je le seul à me réjouir de la perspective d’un déficit de 74 milliards au fédéral ?

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

J’exagère, bien sûr, je ne me réjouis pas. Disons plutôt que je suis heureux de constater qu’un organisme sérieux comme le Directeur parlementaire du budget (DPB) prévoit un tel déficit dans l’année qui suivra la pandémie.

Selon le DPB, après un titanesque déficit de 328 milliards pour l’année en cours, le solde fédéral négatif serait divisé par 4 l’année suivante, tombant à seulement 74 milliards. Et l’année d’après, ce serait 55 milliards, puis 48 milliards.

Le directeur parlementaire du budget s’appelle Yves Giroux, et son équipe est composée de quelque 40 économistes, financiers et analystes, dont une quinzaine ont participé à ce rapport sur le déficit, paru mardi. Les analyses du DPB sont indépendantes et crédibles et visent à aider les parlementaires à remplir leur rôle constitutionnel.

Vous me direz que 74 milliards, ça demeure un fichu gros déficit, et vous avez tout à fait raison. Si vous m’aviez annoncé, l’an dernier, qu’on attendrait ce niveau, j’aurais crié au loup.

Mais aujourd’hui, en pleine pandémie, ce chiffre de 74 milliards ressemble à un vent de fraîcheur. Il laisse voir que l’énorme montagne déficitaire fédérale de 2020 ne sera pas permanente, qu’elle fondra lorsque les mesures exceptionnelles prendront fin. Elle ramène le déficit à un niveau gérable, moins effrayant, si l’on se fie aux projections du DPB.

L’angoisse économique qui découle des finances publiques fédérales tient surtout à la récurrence – ou non – des dépenses du gouvernement Trudeau.

Si Ottawa engrange des monstres de 328 à 400 milliards par année pendant quelques années, ce sera l’enfer. Mais le DPB estime que ce ne sera pas le cas. Et qu’en retranchant les dépenses non récurrentes, comme la Prestation canadienne d’urgence (71 milliards), la Subvention salariale d’urgence (66 milliards) et les paiements de transferts additionnels aux provinces de 40 milliards, le déficit sera dégonflé de moitié.

Et en tenant compte de la hausse des recettes d’impôts et de taxes tirée de la reprise économique, le déficit tomberait à 74 milliards.

Les plus perspicaces me diront que le DPB n’a pas incorporé dans son scénario les derniers éléments de dépenses annoncés récemment par la nouvelle ministre des Finances, Chrystia Freeland.

Par exemple, la subvention salariale pour les entreprises a été prolongée jusqu’à l’été prochain, a annoncé le gouvernement Trudeau dans le tout récent discours du Trône. Une flopée de nouvelles dépenses sont également au menu, malheureusement, ce qui reportera assurément la cible de 74 milliards du DPB.

Autre élément : le DPB estime dans son scénario que l’ampleur de la deuxième vague sera peu grave, tel que le prévoyait, le 14 août, l’Agence de la santé publique du Canada. Ça semble plutôt le cas ailleurs au Canada, mais probablement pas au Québec, où le gouvernement vient de faire fermer certains pans de l’économie dans certaines régions.

Dans une récente analyse, mon collègue Vincent Brousseau-Pouliot arrive d’ailleurs à des chiffres tout autres que ceux du DPB en tenant compte des nouvelles dépenses du fédéral. Ainsi, le déficit ne serait pas de 328 milliards, ni même de 343 milliards comme le prévoyait encore dernièrement Bill Morneau, mais de 416 ou même 445 milliards.

Il reste que de tels monstres ne seront pas récurrents pendant plusieurs années. Avant longtemps, on peut s’attendre à un vaccin anti-COVID-19, qui changera complètement la dynamique financière.

Les déficits annuels de 35 à 74 milliards que prévoit le DPB après la pandémie sont gérables. Le déficit de 74 milliards équivaudrait à 3,2 % de la taille de l’économie canadienne en 2021-2022, mesuré avec le produit intérieur brut (PIB).

En comparaison, le fédéral a engrangé des déficits supérieurs à ce niveau entre 1975 et 1995, soit pendant 20 années consécutives. Le sommet a été atteint au terme de la crise économique de 1984-1985, à 8,1 % du PIB, sous le ministre des Finances libéral Marc Lalonde et son successeur, le conservateur Michael Wilson.

Il a alors fallu dix ans avant de tomber sous les 3 % du PIB, alors qu’aujourd’hui, le DPB juge qu’il faudra deux ans pour y parvenir après la pandémie.

Autre comparaison : le DPB estime que le dégonflement du déficit suivra la même tendance qu’après la crise financière de 2008-2009, ce qui pourrait signifier un retour à l’équilibre budgétaire en cinq ou six ans… en supposant que le gouvernement mette la main à la pâte, bien entendu.

Oui, mais entre-temps, ajouteront les mêmes perspicaces que précédemment, les déficits successifs auront fait gonfler la dette, et pas qu’un petit peu.

Absolument. Mais dans son analyse, le DPB présente un graphique qui, encore une fois, donne une perspective moins dantesque aux finances fédérales.

La dette se stabiliserait autour de 48 % du PIB d’ici trois ans, après le creux de 31 % d’avant-pandémie, l’an dernier. Ce 48 % a été dépassé pendant 14 années consécutives, entre 1986 et 2000. Le sommet a été de 67 % en 1996. J’étais alors dans les premières années de ma carrière de journaliste économique.

Rassurez-vous, je ne louange absolument pas l’insouciance budgétaire du gouvernement Trudeau, qui garde sa majorité grâce à l’appui du Nouveau Parti démocratique, plus à gauche et plus ouvert aux dépenses.

Ce que je dis, c’est que le cauchemar ne durera pas des décennies. Les finances publiques fédérales retomberont rapidement dans une zone plus soutenable au terme de la pandémie.

Encore faut-il, bien sûr, que cette pandémie ait un terme et qu’alors, le gouvernement fasse le nécessaire pour assainir le portrait.