La saison agricole de 2020 ne sera pas la plus prolifique et profitable des dernières années.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

C’est évident.

Entre la météo, le virus et toutes ses conséquences, les conditions ne sont pas exactement favorables à la joie et à l’allégresse illimitées chez les cultivateurs.

Mais l’année 2020 sera-t-elle une catastrophe sans nom ?

Pas nécessairement, si je me fie aux agriculteurs avec qui je discute ces jours-ci.

Oui, la sécheresse leur a nui, tout comme la complexité accrue des processus pour faire venir ici des travailleurs étrangers, surtout du Mexique et du Guatemala, dont la collaboration est nécessaire pour de nombreuses grandes fermes.

Donc, oui, beaucoup ont vu leur production touchée.

On a tous entendu parler cette semaine du producteur de concombres de Lanaudière forcé d’abandonner des légumes aux champs, faute de main-d’œuvre pour les cueillir. On se souvient des poussins euthanasiés, des œufs détruits, des efforts surhumains pour sauver les porcs, des fraises sans cueilleur. Et il y a eu d’autres situations difficiles un peu partout, dont le foin, qui a souffert du manque d’eau.

Mais Gabriel Isabelle, producteur de pommes de terre dans les fameuses terres noires du Québec, à Saint-Michel, dans la MRC des Jardins-de-Napierville, en Montérégie, verra sa récolte diminuer de 10 % à 15 %, m’a-t-il dit jeudi. C’est plate. Très plate. Mais est-ce la fin du monde tant crainte ? « On a du stress qu’on préférerait ne pas avoir », m’a dit jeudi Guillaume Henri, producteur de choux et de légumes-racines à Saint-Lin, dans les Laurentides. Notamment parce qu’il attend des travailleurs et vit une certaine incertitude. « Mais c’est pas si pire. »

Le vrai problème de son côté ? La baisse de la demande en matière d’exportations. « Mais est-ce cyclique ou la COVID-19 ? On ne sait pas », affirme le cultivateur.

Ce qui est intéressant du côté de la ferme de M. Henri, c’est qu’il a une bonne diversité de produits, qui ne réagissent pas tous de la même façon aux variations des conditions. Les carottes et les panais ont plus mal réagi que les autres au manque d’eau du cœur de la saison, mais comme il ne cultive pas que ces légumes, il s’en sort. « On tire notre épingle du jeu », dit-il.

C’est sûr que, financièrement, ça aide d’être diversifié. Ça nous aide nous et c’est intéressant pour les clients.

Guillaume Henri

J’ai posé la question aussi à M. Isabelle : « Est-ce que ça n’aide pas d’être diversifié ? Pour ne pas tout perdre si un problème s’attaque à votre unique produit ? »

« Non, m’a-t-il répondu. Au contraire. C’est mieux d’être spécialisé. Ça aide d’être bien équipé pour un seul produit. »

Le producteur de pommes de terre investit constamment, explique-t-il, pour mécaniser les récoltes de son unique tubercule, pour avoir le bon équipement qui fera le travail en réduisant la dépendance à la main-d’œuvre. Pour lui, c’est là qu’est l’efficacité.

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Donc, grandes et petites fermes, en monoculture ou en polyculture, toutes ont subi les conséquences du virus cet été.

Il n’a épargné personne et n’a fait aucune discrimination.

Mais la situation nous oblige à réfléchir à la prévention des problèmes. Et il est évident que la dépendance envers les travailleurs étrangers fait partie des boulets que nous traînons. La dépendance aussi envers les marchés extérieurs.

Mais également le manque de légèreté du modèle agricole choisi par plusieurs, où la quantité d’une seule chose est l’approche privilégiée pour être efficace et productif.

Sauf que. Qui a passé un plus bel été jusqu’à présent, selon vous ?

Les grandes fermes qui ont attendu impatiemment leurs travailleurs mexicains et guatémaltèques pour ensuite les laisser faire leur quarantaine avant de pouvoir commencer le travail, le tout en espérant que la sécheresse ne détruirait pas tout ? Ou les petites fermes qui se sont adaptées pour aller dans les marchés fermiers et les supermarchés régionaux qui leur ont finalement ouvert leurs portes, ou encore qui ont ajusté leur offre face aux fermetures et au ralentissement des restaurants pour répondre plutôt à la demande des consommateurs en manque de paniers vendus sans intermédiaire ?

Qui était en croissance, selon vous ?

Les petits ont une agilité qui les a servis en ces temps difficiles.

La rentabilité ne passe pas uniquement par la vente en masse de grosses quantités de légumes. Elle passe aussi par l’efficacité de petites productions intensives. Et par la capacité de changer son fusil d’épaule, par la diversité de revenus qui permet de distribuer le risque et de ne pas toujours craindre de tout perdre face aux coups que la vie amène.