(Ottawa) Le Canada peut compter sur des alliés de taille aux États-Unis, y compris au sein du Parti républicain, qui s’opposent farouchement à l’intention de l’administration Trump d’imposer des tarifs de 10 % sur les exportations canadiennes d’aluminium, affirme la vice-première ministre du Canada, Chrystia Freeland, responsable du dossier du libre-échange au sein du gouvernement Trudeau.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Dès vendredi, Chuck Grassley, sénateur républicain de l’Iowa et président intérimaire du Sénat des États-Unis, a tendu une perche à la vice-première ministre en l’informant qu’il jugeait inacceptable ce camouflet commercial et qu’il déploierait tous les efforts nécessaires pour faire entendre raison à l’administration Trump, a révélé Mme Freeland dans une entrevue avec La Presse lundi.

En tant que président par intérim du Sénat, M. Grassley est le deuxième dirigeant en importance de cette institution après le vice-président des États-Unis, Mike Pence, qui en est le président d’office. M. Grassley préside donc les délibérations du Sénat lorsque le vice-président est absent.

PHOTO ANDREW HARNIK, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Chuck Grassley, sénateur républicain de l’Iowa et président intérimaire du Sénat des États-Unis

À cet allié au Sénat, il faut ajouter, entre autres, la Chambre de commerce des États-Unis et les principaux producteurs d’aluminium américains, qui n’arrivent pas à produire suffisamment d’aluminium pour répondre à la demande sur le territoire américain et qui ont exprimé leur vive opposition à l’imposition de tarifs à compter du 16 août.

« On a des alliés aux États-Unis. On a même des alliés au sein du Parti républicain », a indiqué Mme Freeland en notant que M. Grassley lui avait fait part de son objection durant un appel téléphonique et qu’il avait aussi envoyé des gazouillis critiquant la décision du président Trump.

« Il m’a assuré qu’il va travailler contre ces tarifs. Alors, il n’y a pas d’unanimité sur cette question, même chez les républicains », a dit la vice-première ministre en se félicitant aussi de voir que le Wall Street Journal, journal qui appuie généralement le Parti républicain, a vivement critiqué l’intention de l’administration Trump.

Dans l’intervalle, le gouvernement canadien prépare sa riposte, qui devrait permettre de viser l’équivalent de 3,6 milliards de dollars en produits américains. Ce faisant, le gouvernement Trudeau veut procéder d’une manière chirurgicale.

Nous sommes maintenant en train de travailler avec les entreprises canadiennes pour avoir les mesures de représailles qui causent le moins de tort possible au Canada et qui sont les plus fortes contre les Américains.

Chrystia Freeland, vice-première ministre du Canada

« En général, nous ne voulons pas faire mal aux Américains ou à l’économie américaine. Nos deux économies sont très intégrées. Nous avons une dépendance mutuelle. Quand l’économie américaine va bien, c’est une bonne chose pour le Canada. Mais avec la décision du président Trump, nous n’avons pas le choix. On doit se défendre et on doit défendre notre intérêt national, et c’est ce qu’on va faire », a exposé Mme Freeland.

« Les tarifs sont problématiques, pas seulement pour le Canada. La chose paradoxale de la situation, c’est que les premières victimes des tarifs américains seront les Américains eux-mêmes », a-t-elle rappelé dans un excellent français.

« Nous devons être prêts à toutes les éventualités », dit Freeland

Outre les mesures de représailles, la vice-première ministre a précisé que le Canada songeait à porter ce dossier devant l’Organisation mondiale du commerce ou encore à avoir recours au tribunal chargé de régler les différends commerciaux qui existe toujours en vertu de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM). Ce nouvel accord, qui modernise l’ALENA, est entré en vigueur le 1er juillet. « Nous sommes en train d’étudier cela. »

Mme Freeland n’a pas écarté la possibilité que le président Trump adopte d’autres mesures protectionnistes contre des secteurs de l’économie canadienne en prévision de l’élection présidentielle de novembre, et ce, malgré l’entrée en vigueur de l’ACEUM le mois dernier.

« Je pense que nous devons être prêts à toutes les éventualités, en tout temps », a-t-elle avancé au bout du fil.

« Notre gouvernement travaille avec l’administration Trump. Nous devons le faire. C’est notre devoir. Et nous travaillons avec cette administration dans le dossier du commerce international. En fin de compte, les États-Unis, c’est le marché le plus important pour le Canada, et nous devons travailler avec eux. Mais nous devons toujours nous rappeler que c’est une administration très protectionniste. Je dirais même que c’est l’administration la plus protectionniste de l’histoire des États-Unis », a-t-elle aussi souligné.

Quant à une éventuelle aide gouvernementale à l’industrie canadienne de l’aluminium, Mme Freeland a fait preuve de prudence, car cela pourrait être une arme à double tranchant. Les États-Unis pourraient prolonger le contentieux en plaidant que le Canada subventionne injustement l’industrie.

« On va commencer à examiner cela. Une chose à laquelle on doit faire beaucoup attention — et cela, on l’a compris grâce à notre travail dans le dossier du bois d’œuvre —, c’est qu’on doit organiser tout l’appui pour nos industries exportatrices avec beaucoup de précision. Car la pire chose serait de donner un appui à l’industrie qui peut être catégorisé comme une subvention. Les Américains pourraient utiliser cela contre nous. On l’a vu souvent dans le bois d’œuvre », a-t-elle remarqué.