Attendez, ai-je bien compris ? 41 000 $ ? Notre ministre canadien des Finances s’est fait payer des dépenses de voyage de 41 000 $ par un organisme qui s’est vu confier, par la suite, la gestion d’un fonds fédéral d’un milliard ?

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Plus les jours passent, plus les révélations sont choquantes dans cette affaire concernant le Mouvement UNIS (WE Charity en anglais). Et elles dévoilent le manque de sens éthique du premier ministre, Justin Trudeau, et de son grand argentier, Bill Morneau.

Le Mouvement UNIS est un organisme qui recueille des dons pour « briser le cycle de pauvreté » au Canada et dans des pays sous-développés, selon sa page internet. Très populaire au Canada anglais, WE Charity est notamment présent dans les écoles secondaires, aidant à structurer les activités de bénévolat des élèves, souvent intégrées à leur programme scolaire. L’organisation planifie des voyages à l’étranger, notamment en Afrique, où elle offre des dons et fait participer des élèves du Canada.

Parmi ses grands partenaires de levées de fonds figurent de hauts dirigeants de la Banque Royale, de KPMG, de WestJet, de Allstate, de Aldo et de la Financière Power, entre autres, en plus de politiciens et de médias (Bell Media, Globe & Mail, CTV, etc.). Les revenus annualisées de sa principale entité publique excédaient les 60 millions en 2018 (plus récente année disponible sur son site).

Ces derniers temps, on a appris que des membres des familles de Justin Trudeau et de Bill Morneau participaient à des conférences pour We Charity, dont certaines étaient rémunérées. L’une des filles de Bill Morneau est une employée contractuelle pour l’organisme.

L’affaire a pris de l’ampleur quand le fédéral a attribué à l’organisme, en avril, la gestion d’un fonds de 912 millions, sans appel d’offres. Ce fonds destiné aux étudiants postsecondaires devait à terme rapporter 43,5 millions de revenus à WE Charity.

L’objectif de cette énorme somme était de payer les étudiants pour leurs activités de… bénévolat (cherchez l’erreur).

À la suite du scandale, WE Charity s’est retiré de la gestion du programme de 912 millions, début juillet.

Mais voilà qu’en plus de toutes ces bizarreries aux odeurs de conflit d’intérêts, on vient d’apprendre que Bill Morneau a accepté des voyages de WE Charity en 2017 au Kenya et en Équateur, avec sa famille, pour lesquels WE a déboursé 41 000 $. C’est le ministre lui-même qui a révélé cette information devant le comité des finances où il comparaissait sur l’affaire, mercredi.

Bill Morneau soutient avoir récemment demandé à l’organisme si, après avoir payé 52 000 $ pour les billets d’avion et l’hébergement, il avait acquitté en totalité l’ensemble des factures. L’organisme lui a répondu qu’il manquait 41 000 $ et M. Morneau, soi-disant surpris, a transmis illico un chèque pour éponger sa dette de 2017.

Trois observations à ce sujet. Un, Bill Morneau a un très gros budget de vacances. Deux, il est curieux que notre trésorier national, expert en chiffres, ait pu ignorer une telle dépense de 41 000 $. Les faits semblent suggérer qu’il ait acquitté la facture en faisant un don de 50 000 $ en 2018.

Trois, comment peut-on justifier qu’un organisme de charité paie des voyages aussi onéreux avec l’argent des donateurs ? La seule explication possible, c’est que WE fait des dépenses de marketing pour s’attirer les faveurs et les dons de personnalités influentes, comme Bill Morneau, pratique fréquente dans le monde des affaires.

Or, s’il y a une personne au Canada qui devrait savoir qu’en affaires, « there is no free lunch », c’est bien Bill Morneau. Comment expliquer qu’un ministre d’une telle importance ne se soit pas assuré d’acquitter toutes les factures de tels voyages marketing (junket en anglais) et n’ait pas exigé un appel d’offres pour le contrat de 912 millions ? Et plus encore : quel était l’intérêt de participer à de tels voyages, alors qu’il était ministre des Finances ?

Bien que Bill Morneau ait été totalement blanchi en juin 2018 par le commissaire à l’éthique, cette nouvelle histoire fait remonter à la surface l’enquête sur le conflit d’intérêts dans lequel aurait pu se trouver Bill Morneau en pilotant un projet de loi sur les régimes de retraite alors qu’il détenait encore des actions, placées dans une fiducie, de la firme d’actuaires Morneau Sheppell.

Elle fait aussi penser aux blâmes du commissaire reçus par Justin Trudeau pour ses vacances gratuites sur une île de l’Aga Khan entre 2014 et 2016, alors que le chef spirituel a ultérieurement discuté d’une subvention de 15 millions avec le premier ministre.

Dans le grand univers de la finance, cette nouvelle affaire d’éthique de 41 000 $ est petite quand on considère que Bill Morneau a autorisé un énorme déficit de 343 milliards. Elle mine toutefois la confiance déjà fragile du public envers nos politiciens. Il est donc impératif que toute la lumière soit faite sur cette affaire.