La subvention salariale fédérale de 75 % censée atténuer les effets économiques de la COVID-19 est 80 % moins populaire que prévu chez les entreprises du pays jusqu’à maintenant.

Vincent Brousseau-Pouliot Vincent Brousseau-Pouliot
La Presse

Jean-François Codère Jean-François Codère
La Presse

Ottawa avait au départ pour objectif d’aider environ un million d’entreprises, estimant ainsi le coût de ce programme de subvention salariale à 73 milliards de dollars pour trois mois. En deux mois, Ottawa a plutôt versé 9,36 milliards en subvention salariale à environ 195 000 employeurs partout au pays pour aider à payer le salaire de jusqu’à 2,5 millions d’employés.

Si la tendance se maintient, la subvention fédérale — qui a été instaurée pour encourager les employeurs à maintenir le lien d’emploi de leurs employés au lieu de les licencier en raison des difficultés économiques liées à la COVID-19 — coûterait environ 15 milliards pour trois mois, soit 80 % moins que l’estimation de départ du gouvernement fédéral. La facture de la subvention salariale pourrait toutefois augmenter de façon plus importante en juin en raison de la fin d’un autre programme fédéral, la Prestation canadienne d’urgence (PCU).

La semaine dernière, Ottawa a révisé sa projection officielle du coût du programme de 73 milliards à 45 milliards pour trois mois (mai à juin). Il s’agit d’une diminution de 28 milliards (- 38 %). Mais au 1er juin dernier (soit deux mois sur trois), Ottawa n’avait versé que 9,36 milliards à environ 195 000 employeurs. Si la tendance se maintient, la facture serait ainsi de 15 milliards pour trois mois.

« La [subvention salariale] a contribué à protéger plus de deux millions d’emplois au Canada. Alors que les entreprises continuent à déterminer leur plan d’affaires et la façon dont la subvention peut les soutenir et aider leurs travailleurs, le gouvernement s’attend à ce que davantage de demandes continuent d’être soumises », a indiqué par écrit le cabinet du ministre fédéral des Finances, Bill Morneau.

Ottawa a déjà annoncé que la subvention salariale serait prolongée pour trois mois supplémentaires durant l’été, soit jusqu’à la fin du mois d'août.

Pourquoi est-elle moins populaire ?

Alors que la subvention salariale est moins populaire que prévu, c’est plutôt le contraire pour la PCU, qui est accordée directement aux Canadiens (500 $ par semaine pendant 16 semaines) qui ont perdu leur emploi ou des revenus en raison de la COVID-19.

Au départ, Ottawa évaluait le coût de la PCU à 35 milliards pour quatre mois. La semaine dernière, Ottawa a révisé ce chiffre à 60 milliards pour quatre mois. En date de mercredi, Ottawa avait déjà versé 43 milliards de dollars à 8,3 millions de Canadiens.

Une hausse de 25 milliards pour la PCU. Une baisse de 28 milliards pour la subvention salariale. Les employeurs ont-ils préféré « laisser » leurs employés prendre la PCU au lieu d’utiliser la subvention fédérale ? Oui, en partie, mais ça n’explique pas tout, selon le Conseil du patronat du Québec et la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI).

Les deux organismes estiment que la subvention salariale fédérale est un bon programme. Mais comme il a été implanté quelques semaines après la PCU, certaines entreprises avaient déjà mis à pied temporairement leurs employés. « Avec le recul, le délai entre l’annonce du programme et sa mise en place a certainement joué dans la popularité de la subvention salariale », dit Jasmin Guénette, vice-président aux affaires nationales de la FCEI.

La popularité de la subvention salariale pourrait toutefois augmenter de façon importante en juin, puisque la PCU se termine dans quelques jours pour les gens qui l’ont réclamée dès le premier jour d’admissibilité. « Presque 50 % des employeurs estiment avoir de la difficulté à rappeler des employés qui préfèrent demeurer sur la PCU. Ça va changer quand la PCU prendra fin », dit Yves-Thomas Dorval, PDG du Conseil du patronat du Québec.

Autre raison pour laquelle la subvention salariale a moins la cote : Ottawa a beau payer 75 % du salaire, les employeurs sont tout de même obligés au minimum de faire les cotisations sociales afférentes au salaire, ce qui représente entre 8 % et 20 % du salaire, selon le Conseil du patronat. « C’est un coût pour une entreprise qui n’a pas de revenus », dit Yves-Thomas Dorval.

L’exemple d’Air Canada

Le NPD, le Bloc québécois et le syndicat des Machinistes et Travailleurs de l’aérospatiale ont ciblé mercredi Air Canada comme l’un des employeurs qui pourraient utiliser davantage la subvention salariale d’urgence (SSU).

« Actuellement, des compagnies comme Air Canada reçoivent la subvention salariale pour leurs employés actifs, mais refusent de faire de même pour les employés qui sont inactifs », a déploré Maxime Nicole, président de la section locale 1751 du syndicat des Machinistes, qui compte 1900 membres chez Air Canada.

Le transporteur a fait part à la mi-mai de son intention de mettre à pied environ 20 000 de ses 38 000 employés à compter de la semaine prochaine. L’entreprise ne s’attend pas à avoir besoin de tous ses employés avant trois ans.

Pour le député du NPD, Alexandre Boulerice, conserver tous les employés d’Air Canada sur la SSU aussi longtemps que possible « serait le bon geste à faire ».

« Ce qu’on veut, c’est encourager au maximum les entreprises à faire appel à la SSU, parce que c’est clairement plus avantageux pour la société [que la PCU] », a aussi fait valoir Xavier Barsalou-Duval, député du Bloc québécois.

Du côté des conservateurs, Alain Rayes constate qu’il n’y a tout simplement pas suffisamment d’avantages pour une entreprise à faire appel à la SSU, avec « toute la paperasse qui vient avec », dit-il. Sans compter qu’il faut synchroniser la SSU avec la PCU des employés, sinon ceux-ci doivent en rembourser une partie. « Les entreprises nous l’ont dit à différentes occasions et les libéraux savent quel est le problème », dit M.  Rayes.