Depuis le début de la crise économique gravissime causée par le confinement, l’achat local fait partie des priorités de beaucoup de Québécois.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

En alimentation, c’est frappant.

Mais pas juste dans ce secteur.

Tous les vendeurs en ligne d’ici à qui j’ai parlé au fil de mes reportages me l’ont dit : les Québécois ont répondu présents à l’appel à l’achat local dès le début de la pandémie. Une entreprise qui fabrique des collants de yoga, Rose Buddha, m’a même écrit pour me dire que son carnet de commandes avait décuplé. Est-ce dire que les magasineurs d’ici ne vont plus sur les grandes plateformes étrangères ? Pas nécessairement. Mais ils vont sur celles d’ici.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

« Les Québécois ont répondu présents à l’appel à l’achat local dès le début de la pandémie », écrit notre chroniqueuse.

Les autres grandes questions qui se posent, c’est, d’abord, est-ce que les entreprises d’ici aussi font des efforts pour sous-traiter avec des fournisseurs québécois ? Et est-ce que le gouvernement lui-même a changé ses achats pour se tourner vers la solution québécoise, quand c’est possible ?

Pour un fort intéressant dossier sur cette question publié de lundi à mercredi, mes collègues ont posé la question directement au président du Conseil du trésor, Christian Dubé.

Il a confirmé que même si officiellement, 89 % des achats du gouvernement du Québec sont faits auprès d’entreprises d’ici, cela dépeint peut-être une vision trop optimiste de la situation.

Pourquoi ?

Parce que ce qu’on considère comme « québécois » est l’adresse de facturation du fournisseur.

Donc, par exemple, achetez des meubles bon marché en Chine et revendez-les à partir de votre boutique de Laval ou de Candiac ou de Matane, j’invente, et vous êtes québécois. Ni plus ni moins québécois qu’un voisin en train de proposer des meubles semblables, fabriqués ici, par des gens d’ici, payant leurs impôts et leurs taxes ici, avec de la matière première québécoise achetée ici…

Et là, je ne parle même pas d’alimentation, où ce qui est transformé ici avec des ingrédients d’ailleurs est considéré comme québécois, sans égard à la disponibilité des matières premières québécoises pour préparer le même produit.

Bref, si vous êtes un distributeur de produits venus d’ailleurs, mais installé au Québec, vous êtes considéré comme québécois.

Et si vous êtes installé au Québec, mais que votre propriétaire est dans un autre pays, vous êtes aussi considéré comme québécois.

Donc, la définition de ce qui est québécois doit être retravaillée par le gouvernement, c’est évident, si on veut encourager plus précisément, de façon plus profonde et pointue, les entreprises manufacturières, de conception et de création, créant non seulement des emplois, mais de la vraie richesse d’actionnaires et d’investisseurs d’ici.

Est-ce dire qu’il faut éliminer les revendeurs de produits d’ailleurs et toutes les entreprises qui ne sont pas de propriété québécoise, même si elles ont toujours été implantées et sont québécoises presque dans leur ADN ?

Bonnes questions.

Est-ce que l’agence de publicité Cossette, le Cirque du Soleil et les rôtisseries St-Hubert ou même le designer Philippe Dubuc – acheté par une entreprise belge – ont arrêté d’être québécois ?

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Ces questions-là sont complexes. D’un point de vue tant théorique que pratique. Où doit-on tracer les frontières ? Et une fois qu’on a choisi conceptuellement comment on veut départager les entreprises, il faut trouver la façon concrète de le faire à travers le système d’appels d’offres et d’attribution de contrats.

Et comment fait-on pour éviter ensuite la corruption ?

Désolée d’en parler, mais il le faut. Le Québec n’est pas exactement à l’abri de ce phénomène.

Si on commence à multiplier les critères d’évaluation des propositions, pour favoriser des fournisseurs québécois, en ajoutant des notions de proximité de livraison ou des particularités, par exemple, comme c’était suggéré par des professeurs interviewés par mes collègues, qu’est-ce qui nous dit qu’on ne commencera pas à fabriquer des appels d’offres sur mesure pour des entreprises déjà choisies – d’ici, certes, mais pas nécessairement sélectionnées pour les bonnes raisons ?

Le passé me fait peur.

Le risque est important.

Que faire, alors ?

Ajouter des mécanismes de surveillance souples et efficaces.

Mais est-ce possible ?

Est-ce possible de bien faire les choses ? Quand on regarde aujourd’hui comment a été gérée la crise du coronavirus, il y a de quoi s’inquiéter.

Non seulement le gouvernement a fait des erreurs qui expliquent pourquoi le Québec et Montréal en particulier ont été tant frappés par la pandémie, mais en plus, le premier ministre persiste à dire que tout a été bien géré.

Reconnaître ses erreurs est le premier pas essentiel vers l’excellence. Ensuite, corriger le tir. Et rester sur le qui-vive est essentiel. Ne pas se trouver bon trop vite, trop souvent. Ce n’est pas très Passe-Partout comme philosophie, mais la remise en question a du bon.

Et voilà notre défi aujourd’hui, en gestion de la santé tant qu’en gestion de nos achats locaux.

Propager au sein de nos institutions cette notion de qui-vive, une capacité d’être sur nos gardes de façon permanente, perfectionniste, avec autocritique continue.

On ne peut pas juste ajouter des règles et surveiller les surveillants, créer des patentes administratives où au lieu d’améliorer les mécanismes d’attribution des contrats, on les embourbe.

***

Et j’aimerais ajouter une dernière chose. N’est-ce pas le temps de nous demander aussi, au-delà du Panier Bleu et des achats locaux québécois, s’il ne faudrait pas ajouter une nouvelle dimension à notre réalignement actuel ? Nous demander si on ne devrait pas, aussi, favoriser l’achat auprès d’entreprises fondées, dirigées par des Noirs ?

La crise sociale actuelle nous oblige à nous poser cette question.

Donc je lance cette idée, et j’entends déjà des gens qui ne comprennent rien aux problématiques de discrimination dire que si on commence à allonger la liste des critères de préférence, on ne s’en sortira jamais.

Relisez la chronique « Le lumineux "panier noir" »

Sauf qu’on ne se sortira jamais non plus du racisme systémique si on n’aide pas les Noirs qui sont membres à part entière de notre société à prendre leur place au sein de notre communauté d’affaires. Et qui est mieux placé que le gouvernement pour leur donner ce coup de pouce ?

Comme disait Barack Obama lundi : au travail !