« La fin du monde et ce qu’on vit [les agriculteurs], ça se ressemble pas mal », dit Marcel Mailhot.

Marie-Eve Fournier Marie-Eve Fournier
La Presse

C’est le temps de commencer les semis dans le sud-ouest du Québec. Mais les producteurs maraîchers sont davantage préoccupés par leurs récoltes. Si les travailleurs étrangers n’arrivent pas comme prévu, qui videra les champs de leurs légumes ? Tandis que certains décident de semer moins, d’autres se tournent vers des cultures qui se récoltent mécaniquement. Marcel Mailhot, lui, a décidé de faire un pari risqué.

« Pensez-y, je sors 2 millions de dollars, madame, pour les plants et l’implantation ; 2 millions pour une ferme comme la mienne, si je ne récolte pas, c’est la faillite », raconte d’un ton grave M. Mailhot, important producteur de brocolis, de choux-fleurs et d’oignons (1200 acres) à Saint-Alexis, dans Lanaudière.

Le producteur agricole ne cache pas son inquiétude. Il va jusqu’à se demander s’il n’est pas « cinglé » de faire un tel pari. Mais comme il a déjà acheté et payé ses plants, aussi bien les mettre en terre avec ses employés de bureau, des membres de la famille et le voisin.

Du monde pas habitué qui ne fera pas de grosses journées…

Marcel Mailhot

S’il finit par accueillir ses 95 travailleurs étrangers, il ne regrettera pas d’avoir semé, se dit-il comme pour s’encourager.

Lundi, en même temps qu’il enterrait ses premiers oignons, il a accueilli 14 Guatémaltèques actuellement en quarantaine. Ils devaient être 25. Les autres ne se sont pas présentés à l’aéroport. Il s’estime « quand même choyé » dans les circonstances. Mais ce n’est pas suffisant pour récolter, insiste Marcel Mailhot.

Les fonctions publiques au Guatémala et au Mexique fonctionnent tellement au ralenti que les producteurs agricoles du Québec n’ont aucune idée du nombre de bras qu’ils auront au cours de l’été et de l’automne. Au moment où les besoins sont les plus importants sur une ferme.

Changer de légume ou produire moins

Dans ces circonstances, Gerry Van Winden, fondateur et PDG de VegPro International (barquettes de laitues Attitude, sacs d’oignons, etc.), a décidé de laisser une certaine partie de ses terres carrément vides. « La laitue est exigeante en matière de main-d’œuvre », justifie-t-il.

Il n’est pas le seul à avoir pris cette décision. « La norme, c’est une réduction d’au moins 25 %, car [les agriculteurs] anticipent des problèmes », indique celui qui attend impatiemment 150 travailleurs étrangers.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Gerry Van Winden, fondateur et PDG de VegPro International

Gilles Audet, qui se spécialise dans le biologique, prévoit couper de moitié sa production de légumes par manque de main-d’œuvre, ne serait-ce que pour semer. « Le Guatémala, ça ne décolle pas… » Normalement, il en cultive 100 acres. « Je vais faire du soya bio, car il y a une bonne demande. » Heureusement, le reste de ses terres, soit près de 8000 acres, est consacré à diverses céréales qui ne sont pas en péril.

D’autres agriculteurs, relate Gerry Van Winden, se tournent vers des cultures dont les récoltes se font mécaniquement. C’est le cas des carottes et des oignons, par exemple. Lui-même n’envisage pas de remplir ses champs de ces deux légumes. « J’ai réellement une crainte que l’on se retrouve avec des surplus et que, là, ça ne vaille plus rien. Il y a tellement d’enjeux. Ce n’est pas facile de lire le marché, de prévoir la demande future… »

En concurrence avec Ottawa

Gerry Van Winden, Marcel Mailhot et Gilles Audet avaient tous les trois espoir de recruter un peu de main-d’œuvre locale, mais ont déchanté lorsque Ottawa a décidé de verser des chèques aux étudiants.

Pensez-vous qu’ils vont se présenter [sur les fermes] ? Québec et Ottawa veulent nous aider, mais, finalement, ils nous nuisent.

Marcel Mailhot

Certaines personnes qui s’étaient montrées intéressées par le travail se sont désistées à la dernière minute pour conserver la Prestation canadienne d’urgence (les 2000 $ par mois d’Ottawa) ou ne veulent pas travailler plus de 15 heures par semaine, déplore l’agriculteur.

« Notre plus gros compétiteur, en ce moment, c’est le gouvernement du Canada ! », s’étonne Gerry Van Winden, tout en croisant les doigts pour que les fonctionnaires trouvent le moyen de faire venir ses travailleurs étrangers d’expérience le plus rapidement possible.

Car il faut de la dextérité pour cueillir et trier de la laitue, de l’expérience pour en juger la qualité – « sinon, tu vas avoir des problèmes à l’épicerie » – et être très en forme. Utiliser « 100 % de main-d’œuvre locale [et sans expérience], ce serait un fiasco. »

Coûts astronomiques d’une fermeture forcée

Le grand patron de VegPro, le plus important producteur de légumes frais au Canada, craint aussi que ses installations de Sherrington soient touchées par une vague de cas de COVID-19, comme c’est arrivé dans quelques abattoirs au pays.

Son usine, où est lavée et emballée une grande variété de laitues, emploie 700 personnes. Et ses quelque 80 travailleurs guatémaltèques (arrivés il y a environ neuf mois, mais n’ayant pas le droit de travailler dans les champs) dorment tous ensemble dans un immeuble, ce qui multiplie les risques de propagation.

S’il fallait que la Santé publique ordonne la fermeture des lieux parce que des employés sont infectés, les conséquences seraient énormes. Lorsque les jeunes laitues sont prêtes à être récoltées, explique Gerry Van Winden, il a « une fenêtre de trois jours » pour le faire.

« C’est 4 à 5 millions de dollars de pertes par semaine si mon usine ne peut pas emballer. Je ne suis pas à l’abri de ça du tout. Et je n’ai pas d’assurances qui couvrent ça. » VegPro International ne pourrait rien faire avec ses laitues non lavées qui n’auraient aucun débouché.