Les transporteurs aériens canadiens ont-ils besoin d’aide gouvernementale ? Contrairement aux États-Unis, qui ont rapidement fourni des milliards de dollars, les transporteurs canadiens n’ont encore fait l’objet d’aucune aide spécifique et ne semblent pas pressés d’en recevoir.

Jean-François Codère Jean-François Codère
La Presse

Dans le cadre de son plan de sauvetage généralisé de l’économie, Washington a allongé des dizaines de milliards de prêts et de subventions aux lignes aériennes américaines. Environ la moitié de cette somme doit servir à payer et à garder en poste leurs employés jusqu’au 30 septembre.

Au Canada, Air Canada, Transat, WestJet et compagnie ne peuvent jusqu’à présent compter que sur la Subvention salariale d’urgence du Canada, qui leur permet, comme pour des entreprises de tous les secteurs, de conserver un lien d’emploi avec leurs employés en leur versant 75 % de leur salaire, jusqu’à un certain plafond, sans nuire à leurs liquidités.

« Ça ne m’étonne pas, parce que les États-Unis sont très interventionnistes », rappelle Isabelle Dostaler, doyenne de la faculté de gestion de l’Université Memorial, à Terre-Neuve, et spécialiste de l’industrie aéronautique.

« On dit souvent qu’ils sont le sommet du capitalisme, mais pas vraiment. On parle beaucoup de l’appui des gouvernements à Bombardier ici, mais il faut voir ce que font les États là-bas et l’appui à Boeing. »

C’est toujours intéressant de voir à quel point on est frileux au Canada, particulièrement au Québec. On veut toujours être plus purs, donc on ne va pas appuyer l’industrie aérienne plus que les autres industries.

Isabelle Dostaler, doyenne de la faculté de gestion de l’Université Memorial, à Terre-Neuve

Des avions vides plein le ciel

L’aide américaine est toutefois liée à de nombreuses conditions. Sauf de rares exceptions accordées à la pièce, elle exige des transporteurs qui l’acceptent qu’ils maintiennent un service minimal sur toutes les destinations qu’ils desservaient auparavant. Même si l’aide arrive en plein changement de saison, rendant certaines de ces destinations obsolètes.

Résultat : des centaines d’avions traversent encore chaque jour le ciel américain, même s’ils sont le plus souvent presque déserts. Les réseaux sociaux ont notamment mis en lumière de nombreux exemples de vols où les passagers étaient moins nombreux que les membres d’équipage, voire carrément seuls.

SAISIE D’ÉCRAN TIRÉE DE L’INTERNET

Ils étaient moins nombreux qu’à l’habitude, mais des centaines d’avions parcouraient encore le ciel américain vendredi dernier, comme le démontre cette capture d’écran du site Flightradar24.com.

Au Canada, Air Canada a cessé de desservir de nombreux petits aéroports. C’est entre autres le cas à Rouyn-Noranda et à Saguenay, où les mairesses respectives Diane Dallaire et Josée Néron ne s’en formalisent pas, pour l’instant.

« En temps habituel, il y a quand même beaucoup de passagers, mais on n’est pas en temps habituel, convient Mme Dallaire. L’impact est moins grand. Ils nous ont dit que le retour était prévu pour juin, ça reste à voir. C’est prématuré de s’inquiéter pour la suite. »

« Les gens s’adaptent, on n’a pas le choix, note quant à elle Mme Néron. Mais pour nous, c’est sûr que le transport aérien, quand les choses vont revenir à la normale, ça demeure essentiel. »

Pas pressés

Il faut dire que les principaux transporteurs aériens canadiens ne semblent pas encore assoiffés d’argent gouvernemental.

Dans une note publiée le 6 avril dernier, l’analyste Kevin Chiang, de la Banque CIBC, a calculé qu’Air Canada, Transat et Chorus Aviation étaient respectivement en mesure de survivre 14, 6 et 16 mois avec leurs liquidités et leurs niveaux de dépenses actuels.

Tim James, de la TD, croit quant à lui qu’« Air Canada dispose de la force financière nécessaire pour survivre à une crise qui durerait bien plus longtemps que la première moitié de l’année ».

« La gestion conservatrice de son bilan avant la crise lui est aujourd’hui bénéfique, et la direction travaille pour que l’entreprise sorte de la crise aussi forte qu’au moment où elle y est entrée », poursuit-il.

« Le sentiment d’urgence [du gouvernement] pourrait être nettement plus élevé », proteste de son côté Tim Perry, président canadien de l’Air Line Pilots Association, syndicat regroupant les pilotes de presque tous les transporteurs autres qu’Air Canada.

Je pense que le gouvernement voit que la plupart des transporteurs sont dans une situation financière décente, voire bonne, mais il oublie que c’est aux dépens des employés.

Tim Perry, président canadien de l’Air Line Pilots Association

Pour étirer la durée de leurs liquidités, les transporteurs canadiens ont mis à pied ou sous aide fédérale la presque totalité de leur personnel. Malgré tout, les factures s’accumulent rapidement, rappelle Mehran Ebrahimi, directeur de l’Observatoire international de l’aéronautique et de l’aviation civile à l’UQAM.

« Un [Boeing] 787 comme en a Air Canada ou un [Airbus] A321neoLR comme ceux de Transat, c’est 300 000 à 350 000 $ par mois. Même si on a une bonne trésorerie, c’est très cher. À ce niveau-là, ils ont bien besoin d’aide. »

Partout dans le monde, l’objectif premier des aides gouvernementales est « qu’il y ait une industrie quand l’économie repartira », résume le consultant en aéronautique anglais Chris Tarry. Certains pays vont même jusqu’à discuter d’une renationalisation de leurs transporteurs.

Même s’il fait encore peu de doutes que les principaux transporteurs canadiens seront encore présents à ce moment sans l’aide d’Ottawa, leur situation pourrait être affaiblie de façon importante, craint M. Ebrahimi. Surtout face à leurs concurrents américains et européens mieux appuyés.

« Pour certains types de vols, un Montréal-Miami ou un Toronto-San Diego, par exemple, quand on est en concurrence avec des entreprises américaines et qu’elles ont les poches pleines, c’est évident qu’elles peuvent rafler le marché. »