Pour « déconfiner », il faut nous déprogrammer, a convenu François Legault dans sa conférence de vendredi. Il faut tranquillement dompter la peur qui nous tenaille et éventuellement attraper le virus pour contribuer à l’immunité collective.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

J’en parlais dans ma chronique parue vendredi, justement.

> Relisez « Objectif : déprogrammer les Québécois »

Mais comment tenir compte de l’âge dans le déconfinement ? Faut-il favoriser l’ouverture de certains secteurs sociaux et économiques dans un premier temps, mais aussi jauger le déconfinement selon l’âge ? Et le cas échéant, quel est l’âge limite, dans ce contexte ? Soixante-dix ans ?

La question paraît simple à première vue, puisqu’on répète depuis le début que les personnes plus âgées sont les plus sujettes à des complications sévères. Qu’à ce jour, 91 % des décès sont survenus chez les 70 ans et plus, et aucun chez les 30 ans et moins.

Fort bien.

Sauf que les chiffres démontrent, ici comme ailleurs, que les gens âgés de 50 à 70 ans sont aussi passablement vulnérables. Or, les travailleurs sont nombreux dans ce groupe d’âge et donc à risque durant le déconfinement.

Trois chercheurs associés au CIRANO(1) se penchent justement sur cette question depuis quelque temps. Et leurs chiffres sont évocateurs. Les chercheurs sont les deux démographes Simona Bignami, de l’Université de Montréal, et Daniela Ghio, du Centre commun de recherche de la Commission européenne, ainsi que l’économiste Ari Van Assche, de HEC Montréal.

Les chercheurs ont passé au peigne fin les cas de COVID-19 en Espagne, en France et aux Pays-Bas des dernières semaines. Ils conviennent que les décès sont concentrés chez les 70 ans et plus. Toutefois, les gens âgés de 50 à 70 ans sont passablement nombreux parmi les personnes hospitalisées ou aux soins intensifs. Et une multiplication de cas dans ces groupes d’âge pourrait provoquer ce que veut éviter le gouvernement, soit un débordement dans les hôpitaux.

Les chercheurs ont mesuré le nombre médian de nouveaux patients hospitalisés et transférés aux soins intensifs par tranche d’âge en Espagne, aux Pays-Bas et en France au cours des dernières semaines(2).

Par exemple, depuis quatre semaines, aux Pays-Bas, la COVID-19 provoque un volume quotidien de 43 nouvelles hospitalisations chez les personnes de 80 à 89 ans. Ce niveau est de 73 chez les 70 à 79 ans. Or, dans les deux tranches d’âge inférieures (60 à 69 ans et 50 à 59 ans), ils sont tout de même 65 et 54 par jour à être hospitalisés, ce qui n’est pas beaucoup moins. Le volume recule nettement en bas de 50 ans, étant trois fois moindre entre 40 et 49 ans, et six fois moindre entre 30 et 39 ans.

La situation est semblable en Espagne et en France. Au Québec, de telles données d’hospitalisations ou de soins intensifs ne sont pas disponibles par tranche d’âge.

INFOGRAPHIE LA PRESSE

Pays-Bas : hospitalisations quotidiennes

Simona Bignami croit que les autorités devraient tenir compte de cette problématique dans leurs décisions. « Les aînés sont plus à risque, oui, mais il y a aussi des cas sévères chez les 50 à 70 ans, des personnes qui sont souvent sur le marché du travail », me dit Mme Bignami, durant une conversation téléphonique.

Elle estime que le gouvernement devrait faire un meilleur décompte des cas, des hospitalisations et des soins intensifs selon l’âge. De plus, le gouvernement devrait songer à planifier d’abord le déconfinement pour les gens âgés de 50 ans et moins. Pour les plus vieux, le télétravail devrait demeurer la norme pour encore quelque temps.

Elle juge même que les bars pourraient rouvrir leurs portes, dans un premier temps, si leurs clients et leurs employés ont moins de 40 ou 50 ans.

Certains jugent que les autorités font de l’âgisme en visant l’ensemble des personnes âgées. Que les « sages » plus en forme ne sont pas plus à risque que des personnes plus jeunes, mais en moins bonne santé. À ce sujet, Simona Bignami répond que les études sur les conditions préalables de santé des personnes atteintes de la COVID-19 sont peu nombreuses ou peu concluantes. Qu’en revanche, les données sur l’âge sont plus probantes.

Par ailleurs, les données des chercheurs permettent de faire une certaine comparaison entre la situation dans ces pays et celle au Québec. Ainsi, entre le 24 mars et le 20 avril au Québec, une journée typique se conclut par 47 nouvelles hospitalisations et 25 décès. Ces niveaux signifient que, par million d’habitants, il y a typiquement eu 5,5 nouvelles hospitalisations chaque jour au Québec et 2,9 décès.

Aux Pays-Bas et en Espagne, les nombres médians de décès par million d’habitants ont plutôt été de 7,3 et de 14,1, ce qui est beaucoup plus important.

INFOGRAPHIE LA PRESSE

Hospitalisations et décès quotidiens par million d'habitants

(1) Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations

(2) Les données portent sur la période du 24 mars au 20 avril pour l’Espagne et les Pays-Bas, et jusqu’au 14 avril pour la France.

> Lisez un résumé de l'étude (en anglais)