La facture des programmes d’aide liés à la crise du coronavirus continue d’augmenter à Ottawa : le déficit du gouvernement fédéral devrait se chiffrer pour l’instant à 224 milliards en 2020-2021, selon nos estimations basées sur les documents du ministère fédéral des Finances et du Directeur parlementaire du budget.

Vincent Brousseau-Pouliot Vincent Brousseau-Pouliot
La Presse

Ce déficit de 224 milliards représente environ 10,3 % de la taille de l’économie canadienne. Toutes proportions gardées, on doit revenir à la Seconde Guerre mondiale pour avoir un déficit fédéral aussi imposant : il avait atteint entre 17 % et 22 % du produit intérieur brut (PIB) chaque exercice pendant quatre ans, de 1942-1943 à 1945-1946.

Selon l’économiste en chef de la Banque Nationale Stéfane Marion, le déficit fédéral sera plus élevé que cette estimation de 224 milliards si l’économie reste fermée plus longtemps que prévu. M. Marion estime que le déficit fédéral atteindra 10 % du PIB si l’économie commence à ouvrir progressivement à partir du début du mois de mai. Si c’est plus long, le déficit sera plus élevé.

« Chaque période de deux semaines où l’économie est fermée compte, dit-il. On pourrait excéder ces sommes-là. C’est extrêmement sensible, tu peux te retrouver vite à 20 % du PIB. »

Le Canada avait une dette plus faible que les autres [pays], on a une bonne cote de crédit. Tout ça mis ensemble, le gouvernement peut intervenir davantage. C’est la bonne nouvelle. Mais on aurait dû être à l’équilibre budgétaire alors que l’économie allait bien.

Luc Godbout, chercheur principal à la Chaire en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke

Avant la crise, le gouvernement fédéral projetait un déficit de 28,1 milliards en 2020-2021, soit environ 1,6 % de la taille de l’économie du pays.

Environ 145 milliards pour des mesures d’aide

Le déficit prévu en 2020-2021 a augmenté d’environ 200 milliards en quelques semaines pour deux raisons.

Premièrement, Ottawa dépensera environ 145 milliards cette année en mesures d’aide directes pour les individus, les entreprises et les provinces. Les mesures d’aide les plus importantes sont les suivantes : la subvention salariale de 75 % pour permettre aux entreprises avec des baisses de revenus de conserver leurs employés pendant trois mois (73 milliards), la Prestation canadienne d’urgence de 2000 $ par mois pendant quatre mois pour les individus qui perdent leur emploi en raison de la COVID-19 (35 milliards), une aide d’urgence pour les entreprises sous forme de subvention accordée avec un prêt (14 milliards), une bonification du crédit de TPS (5 milliards) et une aide d’urgence de 1250 $ par mois pendant quatre mois aux étudiants qui ne peuvent pas se trouver un emploi d’été en raison de la COVID-19 (5 milliards).

« Tant que ce sont des mesures ponctuelles, le plafond [du déficit] peut encore augmenter à mon avis, dit le professeur Luc Godbout. Mais on commence à atteindre le point où on a fait le tour [des mesures pour aider les gens]. C’est correct d’être généreux actuellement. Mais il faut revenir à la question de base : couvrir les gens qui ont perdu des revenus en raison de la crise. À un moment donné, il va falloir tracer un cercle et ne pas dépasser ça. » 

Un exemple : Ottawa a doublé les bourses pour les étudiants pour 2020-2021. Un beau geste, mais qui n’est pas vraiment en lien avec la perte de revenus en raison de la COVID-19, explique M. Godbout.

La deuxième raison de la hausse du déficit : la fermeture temporaire d’une grande partie de l’économie canadienne fera diminuer les revenus fiscaux du gouvernement fédéral de plusieurs dizaines de milliards de dollars en 2020-2021. 

Les économistes prévoient que l’économie canadienne, qui se contractera de 5,1 % en 2020, subira sa plus importante récession depuis la Grande Dépression des années 30.

Le Directeur parlementaire du budget (DPB) fédéral calculait le 9 avril dernier que le déficit fédéral serait d’environ 184 milliards de dollars en 2020-2021. Depuis, Ottawa a annoncé de nouvelles mesures d’aide temporaires totalisant environ 40 milliards de dollars supplémentaires pour l’année 2020-2021, selon un document publié mardi par le ministère des Finances du Canada. Le déficit devrait donc se chiffrer actuellement à 224 milliards pour 2020-2021. Le DPB avait aussi calculé que la dette fédérale passerait de 31 % du PIB à 41 % du PIB, un chiffre qui ne tient pas compte des dépenses fédérales annoncées depuis le 9 avril.

Le ministère fédéral des Finances n’a pas officiellement mis à jour sa prévision de déficit budgétaire pour 2020-2021 depuis le début de la crise du coronavirus.

De son côté, le gouvernement du Québec estime faire un déficit entre 12 et 15 milliards de dollars en 2020-2021, a indiqué le ministre des Finances du Québec Eric Girard la semaine dernière. Québec et Ottawa ont toutefois des responsabilités différentes dans cette crise, et c’est Ottawa qui a créé la plupart des programmes d’aide d’urgence très coûteux qui ont fait monter son déficit en flèche.