(Washington) Cela n’était pas arrivé depuis la crise de 2008. La Banque centrale américaine n’a pas attendu sa prochaine réunion pour abaisser ses taux d’un demi-point de pourcentage, afin de stimuler l’économie face au coronavirus et sous la pression répétée de Donald Trump.

par Delphine TOUITOU et Julie CHABANAS
Agence France-Presse

Cette baisse des taux va donner « un coup de fouet significatif à l’économie » américaine, a défendu mardi Jerome Powell, le président de la Réserve fédérale américaine (Fed), lors d’une courte conférence de presse.

Le président des États-Unis Donald Trump, qui réclame depuis des mois des baisses de taux, a quant à lui estimé que la Banque centrale américaine devait aller plus loin et « s’aligner avec les autres pays ».

La Fed juge toujours « solides » les fondamentaux de l’économie américaine, qui connaît sa 11e année continue de croissance, mais, compte tenu des « risques en constante évolution » posés par le coronavirus, a abaissé ses taux, qui se situent désormais dans une fourchette comprise entre 1 % et 1,25 %.  

Cette décision a été prise à l’unanimité.

Une baisse des taux de la Fed signifie que les banques vont elles aussi baisser le coût du crédit. Les ménages peuvent emprunter pour consommer, les entreprises pour investir, et cela soutient in fine la croissance. Les effets des décisions de la Fed ne sont ressentis qu’au bout de plusieurs mois sur l’économie réelle.

Pour l’heure, le dirigeant de l’institution financière estime que l’économie américaine va tirer son épingle du jeu.

« Je m’attends à ce qu’il y ait un retour à une croissance solide et un marché du travail solide également », a-t-il dit, admettant toutefois que l’incertitude règne autour de « l’ampleur et la persistance » de l’impact de l’épidémie, « personne ne sait combien de temps cela va durer ».

Effet d’une bombe

La baisse des taux annoncée par la Fed vise surtout à rassurer les marchés, qui ont plongé la semaine dernière à des niveaux plus vus depuis la crise financière de 2008.

Mais ceux-ci ne savaient pas très bien comment réagir à cette nouvelle qui a fait l’effet d’une bombe. Wall Street plongeait de près de 3 % à la clôture, après une journée chahutée. Les Bourses européennes ont pour leur part clôturé en hausse.

Et le taux d’emprunt à 10 ans des États-Unis est passé pour la première fois sous le seuil symbolique de 1 %, alors que les investisseurs, soucieux de se réfugier vers des placements considérés comme plus sûrs dans un contexte d’incertitude, préféraient vendre des actions et acheter des obligations.

Le bilan de l’épidémie s’est aggravé mardi aux États-Unis, avec au total neuf décès enregistrés, tous dans l’État de Washington.

Jerome Powell a estimé qu’il fallait probablement s’attendre à « plus de coordination formelle » entre les pays du G7 pour soutenir une économie mondiale paralysée par le nouveau coronavirus.

Plus tôt dans la journée, ministres des Finances et banquiers centraux du G7 s’étaient entretenus par téléphone, et avaient simplement promis d’utiliser « tous les instruments » nécessaires, décevant les observateurs qui attendaient une réponse concrète et coordonnée de leur part.

« Il s’agit d’un communiqué de soutien général », a commenté Jerome Powell, qui participait à la réunion, et estime qu’il revient « à chaque pays » et « à chaque Banque centrale » d’agir.

En réponse à Donald Trump, il a par ailleurs souligné qu’il n’était pas du rôle de la Banque centrale de « conseiller ceux qui décident des mesures budgétaires ».  

Dans la nuit de lundi à mardi, le président américain, coutumier des attaques contre la Fed, avait pointé dans un tweet que la Banque centrale australienne avait elle baissé ses taux d’intérêt.  

« Signal clair »

Satyam Panday, économiste de l’agence de notation S&P, voit l’annonce de la Fed comme « un signal clair » qu’elle ne « laissera pas la chute incontrôlée à Wall Street se poursuivre ».

En revanche, la portée de cette décision sur l’économie réelle interroge.

« Le coronavirus est toujours là, il continue de se propager », abonde Patrick O’Hare de Briefing. « Il faut honnêtement se poser la question : la baisse des taux de la Fed va-t-elle m’inciter à partir en vacances en Italie ? Va-t-elle conduire à la réouverture du lycée fermé à New York pour cause de coronavirus ? Non ».

Pour Peter Cardillo de Spartan Capital Securities, l’action de la Fed est « une bonne nouvelle pour les consommateurs qui vont profiter de taux d’intérêt plus bas, mais cela va-t-il vraiment empêcher l’économie de ralentir ? »

L’épidémie de COVID-19 paralyse des pans entiers de l’économie de dizaines de pays, principalement la Chine, avec la fermeture d’usines, d’écoles, des annulations de vols, de conférences, salons et rencontres sportives ou encore l’interdiction de grands rassemblements.

Le FMI et la Banque mondiale ont annoncé mardi que leurs réunions de printemps qui normalement drainent des dizaines de milliers de personnes à Washington se feraient en « format virtuel » cette fois-ci.  

Selon l’OCDE, la croissance mondiale ne devrait pas dépasser 2,4 % cette année alors que l’organisation internationale tablait encore sur 2,9 % avant l’épidémie, ce qui était déjà le plus faible niveau depuis la crise financière de 2008-2009.  

En Chine, la croissance pourrait tomber à 4,9 %, son plus faible niveau depuis 1990.

Le nombre de cas de nouveau coronavirus dans le monde s’élevait mardi à plus de 92 000, dont plus de 3155 décès, dans 78 pays.