Le traité de libre-échange qui devait donner une nouvelle impulsion au commerce entre le Canada et l’Europe a eu l’effet escompté. Les échanges entre les deux parties ont augmenté. C’est la bonne nouvelle. La mauvaise, c’est que les entreprises européennes en profitent bien plus que les entreprises canadiennes.

Hélène Baril Hélène Baril
La Presse

Les échanges commerciaux ont augmenté de 7,7 % entre les deux partenaires, mais le déficit commercial du Canada avec l’Europe s’est creusé davantage, indiquent les premières statistiques.

Entre la fin de 2017 et la fin de 2018, première année de l’entrée en vigueur de l’accord, la valeur des exportations de biens et services des entreprises canadiennes vers l’Europe a augmenté de 3,9 %. Les importations européennes au Canada ont crû de 10,8 %, soit trois fois plus, selon les données du gouvernement canadien.

Des chiffres plus récents d’Exportation et développement Canada (EDC) sur le commerce des marchandises tracent un portrait semblable. Entre janvier et août 2019, les exportations du Canada vers l’Europe ont augmenté de 11 %, mais les importations en provenance de l’Europe ont crû de 17 % pendant la même période.

« Ça va prendre une période d’adaptation », estime Richard Ouellet, spécialiste du commerce international et professeur à l’Université Laval.

Selon lui, le premier bilan décevant pour le Canada s’explique de deux façons.

On n’est pas assez agressifs, d’abord, et l’Europe a un bagage réglementaire très lourd, et ça prend du temps pour passer à travers.

Richard Ouellet, spécialiste du commerce international et professeur à l’Université Laval

L’Accord économique et commercial global (AECG)

Signé en 2016 et mis en œuvre progressivement depuis septembre 2017

L’accord supprime les droits de douane sur 98 % des produits échangés

Canada : un marché de 38 millions d’habitants

Europe : une population de 510 millions de consommateurs

28 pays (y compris le Royaume-Uni)

13 pays l’ont déjà ratifié

Objectif : augmenter de 25 % les échanges commerciaux entre les deux parties

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Les producteurs de bœuf canadiens n’ont exporté que 2 % des quotas de viande que l’Accord économique et commercial global leur alloue.

Les résultats sont décevants, même pour ses apôtres de la première heure qui ont travaillé fort pour faire adopter l’accord. C’est le cas de l’ancien premier ministre Jean Charest. Les résultats sont « en deçà du potentiel, a-t-il reconnu récemment. Il y a certainement moyen d’en profiter davantage ».

Les craintes des entreprises canadiennes envers l’ouverture du marché aux Européens se sont réalisées. C’est le cas des producteurs de lait et de fromages du Québec, auxquels le gouvernement fédéral a accepté de verser 1,75 milliard pour compenser leurs pertes.

Par contre, pour les entreprises qui devaient en bénéficier, comme les producteurs de bœuf canadiens, les bénéfices ne sont pas au rendez-vous. La filière bovine canadienne n’a exporté que 2 % des quotas de viande que le traité lui alloue, a calculé la Canadian Cattlemen’s Association (CCA).

Le secrétaire d’État français auprès du ministère de l’Europe, Jean-Baptiste Lemoyne, rassurait récemment les producteurs français en ces termes : « le Canada n’est pas outillé en termes de filières pour répondre aux normes européennes », a-t-il dit à l’AFP.

Car n’entre pas qui veut sur le marché européen avec ses gros sabots. Sur les 70 000 fermes d’élevage bovin que compte le Canada, seulement 36 élèvent leurs bêtes en conformité avec les normes européennes.

« Il y a beaucoup de travail à faire pour pouvoir exporter de la viande en Europe », confirme Julien Levac Joubert, de l’Association des producteurs de bovins du Québec. Selon lui, les exigences du marché européen font qu’il est « complexe et coûteux » pour les producteurs canadiens et québécois d’entrer sur ce marché.

Mais le jeu en vaut la chandelle, assure le professeur Ouellet. « On n’a pas le choix, on dépend trop des États-Unis, et l’Europe est le meilleur marché pour diversifier nos exportations. »

Selon lui, les entreprises canadiennes souffrent d’un problème d’image, notamment dans le secteur de la viande, qui est pourtant d’excellente qualité. « On produit du porc considéré comme le meilleur au monde », illustre-t-il.

« Il faut se battre un peu, mais ça vaut la peine », croit Richard Ouellet.

Valeur totale des échanges commerciaux : 155,2 milliards

Valeur des exportations canadiennes vers l’Europe : 66 milliards

Valeur des exportations européennes vers le Canada : 89,2 milliards

Du retard à rattraper

PHOTO GALIT RODAN, ARCHIVES BLOOMBERG NEWS

« Les chiffres officiels indiquent que l’écart commercial s’agrandit et dans le secteur manufacturier, l’écart est encore plus grand », souligne Véronique Proulx, présidente de Manufacturiers et Exportateurs
du Québec.

Hors agriculture, les retombées du libre-échange Canada-Europe tardent aussi à se manifester. Véronique Proulx, présidente de Manufacturiers et Exportateurs du Québec, le constate elle aussi.

« Les chiffres officiels indiquent que l’écart commercial s’agrandit et dans le secteur manufacturier, l’écart est encore plus grand, constate-t-elle. Les Européens profitent beaucoup plus de l’accord de libre-échange que nous. »

Ça s’explique, selon elle. L’Europe a une culture du commerce international qui n’est pas aussi présente de ce côté-ci de l’Atlantique.

Nos entreprises sont tournées vers le marché américain et on est plus proches de la culture des Américains que des Européens.

Véronique Proulx, présidente de Manufacturiers et Exportateurs du Québec

Le nerf de la guerre, c’est la productivité, estime Véronique Proulx. « Le Canada a un retard de productivité important, il faut travailler là-dessus. »

« Normalement, ajoute-t-elle, ça devrait être positif d’avoir accès à un plus grand marché. L’accord a stimulé l’intérêt pour l’Europe, mais on n’arrive pas à compétitionner. »

Le message de Manufacturiers et Exporteurs du Québec au gouvernement, qui a multiplié les accords de libre-échange, est le suivant : « Avant d’en signer d’autres, il faudrait pouvoir profiter de ceux qui existent. »

— Avec Philippe Tesceira-Lessard, La Presse

Le port, passage obligé

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Pour les six premiers mois de 2019, l’administration portuaire rapporte une augmentation de 4,6 % du volume de marchandises conteneurisées qui sont passées par Montréal.

S’il y a une entreprise qui peut se réjouir de la libéralisation des échanges entre le Canada et l’Europe, c’est le Port de Montréal. L’Europe est la première destination des bateaux de marchandises qui passent par Montréal.

« Ce qu’on a vu après une année de l’accord de libre-échange, c’est que l’augmentation des échanges est passée d’environ 3 % par année à 7 %. Il y a certainement un effet de la vigueur de l’économie, mais l’effet AECG s’est fait sentir », assure Sylvie Vachon, présidente-directrice générale du Port de Montréal.

Pour les six premiers mois de 2019, l’administration portuaire rapporte une augmentation de 4,6 % du volume de marchandises conteneurisées qui sont passées par Montréal.

Le Canada exporte surtout de la pâte et du papier, des céréales et des meubles vers l’Europe. Il achète des produits alimentaires, du vin et des matériaux de construction.