La mise sur la glace de deux projets d’investissement de Rio Tinto au Saguenay–Lac-Saint-Jean, totalisant quelque 300 millions de dollars, n’est pas si surprenante étant donné la chute du prix de l’aluminium. Que se passe-t-il dans le marché ?

Jean-François Codère Jean-François Codère
La Presse

Produire de l’aluminium au Québec est encore rentable, mais la baisse du prix mondial du métal léger, attribuable à la surproduction chinoise et aux premiers signes d’un ralentissement économique, élimine toute possibilité d’expansion à court terme.

« Quand on regarde dans la boule de cristal, c’est noir, noir, noir », résume Jean Simard, président de l’Association de l’aluminium du Canada, dont l’un des membres les plus importants, Rio Tinto, a annoncé mercredi la suspension de deux projets, à Alma et à Saguenay.

« Il y a de 15 % à 20 % de la production mondiale qui tourne actuellement à perte, estime M. Simard. Ajoute à cela l’incertitude liée aux guerres tarifaires et personne ne va décider de se lancer dans de grands investissements de plusieurs milliards de dollars. »

Les usines québécoises ne font pas partie de celles qui tournent ainsi à perte, assure-t-il, puisqu’elles sont parmi les meilleures au monde en termes de productivité.

Pression à la baisse

La tonne d’aluminium s’échange actuellement aux environs de 1700 $US. Le prix était supérieur à 2000 $US en 2018, avec des pointes à plus de 2300 $US. Surtout, les prévisions les plus récentes font état de prix qui pourraient descendre sous les 1600 $US dans la prochaine année.

« Une contraction de l’activité manufacturière plus prononcée que prévu, d’importantes réductions dans les investissements en capitaux à l’extérieur de la Chine et un haut degré d’incertitude pèsent sur le marché », a écrit Goldman Sachs dans une note intitulée « Jusqu’où descendra l’aluminium ? », publiée il y a une semaine.

« À notre avis, les prix de l’aluminium vont encore diminuer, parce que, contrairement au cuivre, nous ne voyons pas d’ajustements de l’offre pour suivre la baisse de la demande », selon Goldman Sachs, qui prédit des prix de 1650 $US, 1575 $US et 1600 $US la tonne dans des horizons de 3, 6 et 12 mois, comparativement à 1800 $US, 1900 $US et 2000 $US dans sa prévision précédente.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

La tonne d’aluminium s’échange actuellement aux environs de 1700 $US. Le prix était supérieur à 2000 $US en 2018, avec des pointes à plus de 2300 $US. Surtout, les prévisions les plus récentes font état de prix qui pourraient descendre sous les 1600 $US dans la prochaine année.

L’offre toujours en hausse

La nature même du procédé de production de l’aluminium rend les ajustements de production difficiles, note M. Simard. Une fois mises en production, les installations ne peuvent être arrêtées sans causer de lourds dégâts.

On ne peut pas jouer avec une usine d’aluminium comme avec un site minier, où on peut suspendre l’extraction en attendant que le prix remonte.

Jean Simard

Ainsi, malgré l’horizon difficile, la production mondiale risque encore d’augmenter en 2020, selon Goldman Sachs. D’abord en Chine, où quelques usines dont la production avait été mise en veille le temps de procéder à des mises à jour environnementales devraient être réactivées.

Mais c’est aussi le cas hors de la Chine, notamment à Bécancour. L’usine d’ABI qui se remet d’un long et acrimonieux lock-out sera l’installation non chinoise dont la production augmentera le plus en 2020, prévoit Goldman Sachs.

Pendant ce temps, « nous prévoyons que la demande mondiale se contractera de 0,5 % globalement, le plus faible taux de croissance en 10 ans », note la firme new-yorkaise.

La réduction de la production automobile, attribuable à un creux dans les ventes au cours des premiers mois de 2019, en serait la cause principale. Les secteurs de la construction et de la machinerie montrent eux aussi des signes de faiblesse. Seul celui des canettes tient le coup.

Le prix de l’aluminium primaire doit aussi composer avec la disponibilité de métal recyclé, qui empêche des hausses trop importantes, note M. Simard.

« Si le prix de l’aluminium primaire monte trop, les gens vont se tourner vers le recyclé. Et quand celui du recyclé monte trop en raison de la demande, ils reviennent vers le primaire. »

Nouvelles pertes et nouvelles cessions chez Alcoa

Le producteur d’aluminium et de bauxite américain Alcoa, qui a creusé ses pertes au troisième trimestre, a annoncé mercredi procéder à une revue stratégique prévoyant la vente d’actifs non stratégiques et la cession prochaine de fonderies. Alcoa possède les alumineries de Baie-Comeau et de Deschambault, et exploite l’aluminerie de Bécancour (ABI), dont elle détient 75 % des parts, contre 25 % pour Rio Tinto. Dans un communiqué présentant ses résultats du troisième trimestre, Alcoa affirme vouloir céder dans les 12 à 18 prochains mois des actifs « non stratégiques », ce qui lui permettrait de générer entre 500 millions et 1 milliard US nets. Alcoa a également décidé d’opérer des changements dans son portefeuille dans les cinq prochaines années, ce qui passe par une possible cession de fonderies, dont les capacités totales atteignent 1,5 million de tonnes, et raffineries d’alumine pour des capacités totales de 4 millions de tonnes. Le chiffre d’affaires du troisième trimestre a chuté de 24,3 % à 2,57 milliards US, en deçà des 2,59 milliards anticipés, et la perte par action, si l’on exclut les éléments exceptionnels, a été de 44 cents, bien au-delà de ce que prévoyaient les analystes (33 cents). — Agence France-Presse et La Presse

Entre déception et optimisme

C’est une grande déception, une douche froide. Les projets se font attendre depuis 17 ans. J’ai pris contact [hier] matin avec Marc Asselin, maire d’Alma, car on a le même défi que toutes les régions du Québec, soit de garder les emplois et les gens chez nous. On a convenu qu’on irait rencontrer l’entreprise. On va interpeller les gouvernements provincial et fédéral aussi. On sait que le gouvernement fédéral a mis en place un programme de compensation quand il y a eu la surtaxe sur l’acier et l’aluminium, soit plus de 1 milliard de dollars pour les industries affectées au Canada. Comme on n’en a pas eu besoin vu que la surtaxe a été levée, pourrait-on travailler avec une partie de cette somme pour le développement économique de la région ?

Josée Néron, mairesse de Saguenay

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Marc Asselin, maire d’Alma

Je voyais quelque peu venir cette annonce. Je suis déjà intervenu pour dire que j’étais tanné d’entendre la même cassette depuis 17 ans. […] Depuis des années, Rio Tinto modernise ses installations. En juillet dernier, elle a annoncé un investissement de plus de 200 millions, mais pour autre chose, pour refaire les fours de cuisson à anodes, entre autres. Cependant, elle ne crée pas d’emplois au Saguenay–Lac-Saint-Jean. La compétition est tellement féroce, surtout du côté de la Chine, que si Rio Tinto n’investit pas dans l’agrandissement de ses usines, elle va se faire damer le pion.

Marc Asselin, maire d’Alma

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Pierre Fitzgibbon, ministre de l’Économie et de l’Innovation

L’enjeu n’est pas l’aide gouvernementale, l’enjeu est où on est dans le cycle économique. Je peux vous confirmer que la société est commise, au Québec, à continuer à performer, et je pense qu’on devrait avoir des projets qui vont faire surface dans les prochaines années.

Pierre Fitzgibbon, ministre de l’Économie et de l’Innovation, à Radio-Canada. Selon lui, Rio Tinto respecte ses ententes avec le gouvernement du Québec.

Le syndicat évoque de nouvelles négociations
L
e Syndicat des travailleurs de l’aluminium d’Alma, associé au Syndicat des Métallos, a reproché à Rio Tinto un manque de vision. Dans un communiqué publié mercredi, son président, Sylvain Maltais, a rappelé que les Métallos avaient accepté de rouvrir leur convention collective afin de garantir la paix industrielle l’an dernier. « Pour une énième fois, la compagnie a fait miroiter des investissements qui ne se concrétisent pas, a-t-il déploré. À tergiverser comme ça, on manque le bateau et on va se retrouver les mains vides dans quelques années lorsque le marché sera en demande. » M. Maltais a souligné que la prolongation du contrat de travail qui était en vigueur ne tenait plus à l’usine d’Alma, ce qui signifie que des négociations « auront donc lieu dès 2020 ». — D’après La Presse canadienne

Aujourd’hui, je n’irai pas me tirer au bout du quai, ajoute-t-elle. Ce n’est pas des bonnes nouvelles, mais en même temps, je n’ai pas 800 jobs qui se perdent, il n’y a rien de fermé, il y a encore des projets sur la table. […] Il y a toujours beaucoup d’espoir qui est mis sur Rio Tinto. Ça nous prouve encore une fois qu’il faut diversifier notre économie. On ne peut pas vivre au rythme de Rio Tinto. Il faut développer des projets porteurs pour notre économie.

Sandra Rossignol, vice-présidente exécutive et directrice générale de la Chambre de commerce et d’industrie Saguenay-Le Fjord

Je ne suis pas inquiet de la suite des choses. C’est sûr que si l’aluminium baisse, ça peut nuire à la quantité de projets. Mais déjà, pour maintenir cette capacité de production, ça génère beaucoup de projets pour la région. […] Il y a au-dessus de 300 millions d’investissements qui se font annuellement, à part ces gros projets-là.

Jean-Denis Toupin, directeur général de Proco, fournisseur de Rio Tinto spécialisé dans la fabrication et l’installation de charpentes et de revêtements métalliques. La PME de 350 employés possède des usines à Saint-Nazaire, au Lac-Saint-Jean, et à La Baie, au Saguenay.

Les deux projets mis sur la glace par Rio Tinto

Projet de centre de coulée de billettes à Alma
Création d’environ 50 emplois

Construction de 16 nouvelles cuves à l’usine AP60 d’Arvida, à Saguenay
Augmentation de 50 % de la production annuelle

Investissement approximatif pour les deux projets : 300 millions