Une statuette vendue quelques dollars qui en vaut des milliers, un tableau de maître qui ramasse la poussière depuis des décennies, une armoire de grand-mère très recherchée… Comment évaluer nos vieux objets ? Des antiquaires racontent leurs anecdotes et offrent leurs conseils. Un dossier de Karim Bennessaieh.

Karim Benessaieh Karim Benessaieh
La Presse

Difficile de croire que le bouddha en bois tout décati que vous regardez actuellement vaut 35 000 $. Son ancien propriétaire n’y croyait pas non plus : il l’a utilisé comme support pour plantes et laissé sous la pluie et la neige pendant des années.

« Il y a même une plante qui poussait dans le bois, la dorure a pratiquement disparu », raconte Peter Handros, propriétaire de la boutique Antiques Loft 9 où ce « bouddha en bois polychrome » a trouvé refuge, repéré par un expert.

Même massacré, il doit bien valoir 2500 $.

Peter Handros, antiquaire, au sujet d’un bouddha en bois

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

Peter Handros, propriétaire de la boutique Antiques Loft 9

Au dépotoir

Ce bouddha abandonné est loin d’être une exception. « Des trésors cachés, il y en a encore beaucoup au Québec, estime Michel Lessard, auteur et historien. De Kamouraska au Centre-du-Québec à la région de Montréal, j’ai fait beaucoup de terrain, visité des maisons et des greniers et vu des affaires extraordinaires. »

« Et on en envoie beaucoup au dépotoir par ignorance. »

Auteur de l’Encyclopédie des antiquités du Québec, parue en 1971, rééditée jusqu’en 2007 et considérée comme l’ouvrage de référence en la matière, M. Lessard rappelle que le Québec est un carrefour d’influences, notamment française, britannique et étasunienne, qui en font un terreau fertile pour ces trésors cachés, notamment pour les meubles.

« Il y a une grande méconnaissance des grands couloirs culturels et des grandes étapes en histoire de l’art qui ont atteint nos artisans. On a produit des meubles très originaux, solides et bien inscrits dans ces courants, qu’on trouve aujourd’hui dans les maisons. »

Le filon le plus classique, ce sont les ventes de succession, pour lesquelles les amateurs courent les encans. « J’ai assisté à plusieurs de ces événements, où les enfants ont décidé de tout vendre », raconte M. Lessard.

PHOTO FOURNIE PAR MICHEL LESSARD

Michel Lessard, auteur de l’Encyclopédie des antiquités du Québec

Il y a souvent des objets fabuleux, des objets remontant au XVIIIe siècle dans une maison datant de 1860, par exemple.

Michel Lessard, auteur et historien

Il assure avoir souvent vu « des meubles partir pour 100 ou 200 $ alors qu’ils en valaient 3000 $ ». De même, le commun des mortels ignore souvent qu’il y a un marché pour bien des objets du quotidien, ustensiles, malaxeurs, grille-pain et meubles chromés des années 50, appareils électroniques des années 60, produits promotionnels donnés dans les commerces dans les années 70. « Il y a des gens qui collectionnent tout ça quand c’est en bon état. C’est toujours mon rêve quand je vois des objets : trouver LE collectionneur qui en sait 1000 fois plus que moi. »

Perles et malaise

Peter Handros tombe de temps à autre sur ces objets oubliés. L’antiquaire de l’avenue du Parc a trouvé de magnifiques statues en bronze, œuvres d’un artisan français du XVIIIe siècle, au… Village des valeurs. « Les gens y avaient percé des trous pour en faire des lampes. C’est insultant ! Une chance qu’ils n’avaient pas touché au visage, nous avons pu les restaurer. »

Il mentionne également une miniature du peintre Alexander Mackenzie, débusquée au milieu d’une collection ayant appartenu à l’artiste québécoise Simone Aubry-Beaulieu. « Elle avait été payée 35 $, l’évaluation tournait finalement autour de 70 000 $ », raconte-t-il sans donner plus de détails.

C’est que, comme tous ses collègues antiquaires que La Presse a interrogés, il est mal à l’aise de donner ce type d’exemples, de crainte d’être accusé de malhonnêteté. Il rappelle que, dans son cas, la plupart des objets sont « en consigne » dans sa boutique : le prix de vente sera partagé entre l’antiquaire et le propriétaire. « Il y a un aspect éthique », explique Jennifer Rowntree, propriétaire d’Antiquités Rowntree, rue Atwater, spécialisée dans le mobilier.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Jennifer Rowntree, propriétaire d’Antiquités Rowntree

Si quelqu’un me demande 50 $ pour quelque chose que je sais valoir 1000 $, je ne le ferai pas.

Jennifer Rowntree, antiquaire

Les antiquaires rappellent d’ailleurs à la première occasion qu’ils ne sont pas des évaluateurs. « Je ne connais pas tout, précise Mme Rowntree. Les gens s’étonnent parfois quand je leur dis que je ne sais pas, mais je m’interdis formellement de faire de l’évaluation. » Dans son domaine, précise-t-elle, il est plus fréquent de voir les vendeurs surévaluer leurs meubles anciens, d’où sa réticence à acheter auprès de simples particuliers. « La plupart du temps, les gens pensent que ça vaut plus que ce que ça pourrait rapporter en réalité… »

« Je ne suis pas évaluateur, j’ai une bonne connaissance de l’art, et une connaissance plus large des bijoux, précise M. Handros. Et dans mon métier, j’ai l’obligation de dire la vérité. »

Erreurs d’experts

D’ailleurs, fait rassurant, les antiquaires aussi se font parfois avoir. Mario Prince, fils du propriétaire de la célèbre boutique Antiquités Michel Prince, au bord de l’autoroute 20, raconte en riant avoir acheté une statue en marbre en 2008, « un Indien avec une flèche », pour laquelle il avait payé 800 $.

« Je le trouvais beau, mais pas ma femme : il lui faisait peur la nuit, quand il était éclairé par la lune. » Il a revendu la statue 1200 $ à un antiquaire de Québec qui l’a mise à l’encan sur eBay, où il a été repéré par des connaisseurs. Finalement, entre les mains de la maison Sotheby’s, L’Indien à la flèche a été vendu 200 000 $US.

Peter Handros aussi admet avoir mal évalué une pièce qui lui semblait incompréhensible, « une statuette mélange de pop art et de précolombien », qu’il a vendue 275 $. « Finalement, elle valait 25 000 $. On ne peut pas tout savoir ! »

Antiquité ou vieillerie ?

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

L'expression des yeux d'une statue est un aspect à considérer pour en évaluer la valeur.

Cette vieille armoire gonflée de vêtements oubliés, cette porcelaine ou cette argenterie qui ramassent la poussière dans un coin du sous-sol, ce tableau hérité de la grand-mère ont-ils de la valeur ? Voici quelques trucs qui permettent d’en avoir une idée.

Signature

Si le tableau, le meuble ou l’ensemble de vaisselle que vous voulez évaluer comporte un nom de fabricant ou une signature d’artiste, c’est l’indice le plus utile. « L’internet est si informatif, on trouve de tout dans tous les domaines en mettant le nom de l’artiste », dit Jennifer Rowntree. Si une recherche sur l’internet ne donne rien, il existe de nombreux ouvrages de référence, comme le Miller’s Antiques Handbook & Price Guide. Deux des antiquaires consultés conseillent d’utiliser eBay — mais pas Kijiji —, qui permet d’avoir une idée des prix obtenus pour des objets semblables.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Le site eBay peut donner une idée des prix en vigueur pour les objets anciens.

S’informer

On ne devient pas expert en antiquités du jour au lendemain, il faut y mettre le temps. Les mordus ont leurs trucs pour connaître les tendances, notamment des émissions télévisées très populaires comme Antiques Road Show, une institution diffusée par la BBC depuis 1979, et reprise au Canada depuis 2005. L’autre méthode d’apprentissage, ce sont les ventes aux enchères, très nombreuses en cette saison et faciles à retrouver sur le web. « Y assister, ça permet d’apprendre ce qui se passe sur le marché, c’est la meilleure école », dit Mario Prince, d’Antiquités Michel Prince.

Beauté

Le conseil peut sembler superflu, mais l’antiquaire Peter Handros estime qu’une question est au cœur de l’appréciation de la valeur d’un objet : est-il beau ? Ce meuble est-il bien construit, avec des pièces d’époque ? Ces objets sont-ils bien préservés ? « Pour une sculpture, regardez l’expression des yeux, le profil, la qualité de l’exécution. Ce sont des indices qui ne trompent pas. » Il révèle un « truc » encore plus précis : on peut généralement détecter des reproductions de mauvaise qualité en analysant les pieds et les mains. « Quand l’œuvre est de qualité, le tracé est net, distinct. Sinon, les pieds et les mains ont l’air englués. »

Histoire

Pour Michel Lessard, l’histoire d’un objet est cruciale pour établir sa valeur. « Le fait de relier un objet à un utilisateur pour une période donnée fait sa force. Si tu sais que ça a été utilisé par Mme Létourneau de Saint-Roch-des-Aulnaies toute sa vie et que ses enfants vont tout vendre, les gens vont venir à l’enchère. » Les collectionneurs vont rechercher des objets qui ont « une fiche d’identité, avec un fabricant, une époque et un utilisateur », dit l’auteur. « Ils deviennent alors muséaux. » Les objets de la vie quotidienne, même s’ils sont industriels, ont également une valeur sociologique recherchée, rappelle-t-il.

Tendances

Suivre les tendances en matière d’antiquités, savoir ce qui va plaire à un grand nombre d’acheteurs et propulser les prix à la hausse est tout un défi. Le vintage, depuis plusieurs décennies, a toujours ses adeptes. Les meubles en pin québécois de style campagnard ne se démodent pas. En matière de tendances, chaque antiquaire a ses conseils. « Ce qui est populaire, en ce moment, c’est l’équipement de forgeron. À cause d’émissions comme Forged in Fire, plein de jeunes se mettent à la forge », rapporte Mario Prince. On peut être surpris parfois par la popularité d’une gamme d’objets, note Michel Lessard. « Il y a des collectionneurs de tout, pour des objets de toutes qualités. »

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Il est préférable de faire évaluer les objets de grande valeur par un spécialiste.

Conseils

Si on a quelques indications que l’objet, le meuble ou l’œuvre d’art a une bonne valeur, on peut aller le proposer à un antiquaire, en le sélectionnant selon sa spécialité. « Les antiquaires vont en général t’offrir 50 % du prix de vente qu’ils vont afficher. La plupart sont corrects », dit Michel Lessard. Si vous êtes pratiquement certain que l’objet que vous voulez vendre a une grande valeur, il vaut mieux toutefois le faire évaluer par un spécialiste, qui ne sera pas celui qui le vendra. Une référence en la matière, c’est le site Crawford Direct, qui est un carrefour vers d’autres plateformes spécialisées.

Consultez le site de Crawford Direct (en anglais).